Les formalités prirent un peu de temps.
On lui expliqua son alimentation, le suivi vétérinaire, les précautions à prendre avec les bruits qui pouvaient encore l’effrayer.
Nathalie écouta tout.
Elle posa des questions.
Beaucoup de questions.
Puis vint le moment de remplir la dernière ligne.
Nom de l’animal.
« Vous voulez garder celui qu’on lui a donné ici ? » demanda Claire.
Pendant son séjour, les employés l’avaient appelé simplement « Noir » dans leurs dossiers temporaires.
Nathalie grimaça.
« Non. Pauvre bête. »
« Vous avez une idée ? »
Elle regarda le chien.
« Marcel. »
Claire éclata de rire.
« Marcel ? »
« Oui. »
« Pourquoi Marcel ? »
Nathalie réfléchit.
« Parce que depuis qu’il est arrivé, il me fait rentrer plus tard, partir plus tôt et organiser toute ma vie autour de lui. Ça ressemble bien à un Marcel. »
« Vous connaissez beaucoup de Marcel comme ça ? »
« Mon grand-père s’appelait Marcel. Il décidait de l’emploi du temps de toute la famille. »
Claire inscrivit le nom.
MARCEL.
Nathalie fixa les lettres.
Ça y était.
Il avait un nom.
Et une adresse.
Et quelqu’un qui reviendrait le chercher.
Quelques minutes plus tard, ils franchirent ensemble la porte.
Marcel hésita en voyant la voiture.
Nathalie ouvrit la portière arrière.
« Tu sais, moi non plus je ne suis pas très rassurée. »
Il la regarda.
« Mais on va apprendre. »
Il monta.
À la maison, il passa vingt minutes à sentir chaque meuble.
Il eut peur de l’aspirateur.
Il refusa d’abord de traverser le couloir étroit.
Il fixa son reflet dans la vitre pendant si longtemps que Nathalie dut rire.
Puis il trouva le panier.
Il tourna autour.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Et se coucha.
Nathalie s’assit sur le canapé.
Marcel posa immédiatement son menton sur le bord du panier pour continuer à la regarder.
« Je suis là. »
Ses yeux se fermèrent.
Quelques semaines plus tard, Marcel connaissait le bruit de la cafetière, l’heure des promenades et l’endroit précis où Nathalie rangeait les friandises.
Il avait toujours peur de certains gros moteurs.
Mais il récupérait plus vite.
Parfois, lorsqu’un bus passait trop près pendant leurs promenades, il se collait contre la jambe de Nathalie.
Elle attendait.
Puis il repartait.
Au dépôt, l’histoire avait circulé.
Quelqu’un avait fini par regarder les images de la caméra de sécurité.
On y voyait Nathalie sortir à 2 h 43.
Poser de l’eau.
S’asseoir.
Attendre.
Puis le chien avancer centimètre par centimètre.
On voyait aussi la couverture posée sur eux, Nathalie endormie contre le mur et Marcel roulé contre sa jambe jusqu’au lever du jour.
Les collègues voulaient envoyer la vidéo partout.
Nathalie refusa.
« Je n’ai rien fait d’extraordinaire. »
Michel leva les yeux au ciel.
« Tu es restée plus de trois heures sur du béton après ton service. »
« J’allais quand même pas le laisser tout seul. »
« Voilà. C’est exactement pour ça que les gens trouvent ça extraordinaire. »
Nathalie ne répondit pas.
Pour elle, la scène importante n’était pas celle filmée par la caméra.
C’était ce qui se passait maintenant.
Tous les soirs, lorsqu’elle enfilait ses chaussures de travail, Marcel apparaissait dans l’entrée.
Au début, Nathalie pensait qu’il avait peur qu’elle parte.
Il la suivait jusqu’à la porte.
Il s’asseyait.
Ses yeux restaient fixés sur elle.
La première semaine, elle revenait parfois sur ses pas simplement pour lui faire une dernière caresse.
« Je reviens. »
Peu à peu, elle comprit.
Marcel n’attendait plus devant la porte parce qu’il craignait d’être abandonné.
Il attendait parce qu’il avait appris autre chose.
Nathalie partait.
Puis Nathalie revenait.
Chaque matin, après son service, elle retrouvait la même silhouette noire derrière la porte de son appartement.
La queue commençait à battre avant même qu’elle ait tourné la clé.
Un matin, vers trois heures et demie, elle rentra particulièrement fatiguée.
Marcel l’accueillit, fit deux petits bonds puis courut chercher la laisse bleue.
Nathalie éclata de rire.
« Tu plaisantes ? »
Marcel s’assit avec la laisse dans la gueule.
« Il est presque quatre heures du matin. »
Il remua la queue.
Elle regarda son chien.
Puis ses chaussures.
Puis son lit au bout du couloir.
« Cinq minutes. »
Marcel bondit vers la porte.
Ils sortirent dans la rue silencieuse.
Nathalie marcha lentement, les mains dans les poches.
Marcel avançait à côté d’elle.
Un véhicule passa au loin.
Il ralentit une seconde.
Puis continua.
Nathalie sourit.
Sous un lampadaire, Marcel leva les yeux vers elle.
Elle se rappela alors la première nuit.
Le béton froid.
Le collier rouge.
Le morceau de laisse.
Le chien qui essayait de disparaître contre un mur chaque fois qu’un moteur démarrait.
Et elle comprit que quelque chose avait changé pour eux deux.
Cette nuit-là, Nathalie avait cru rester quelques heures pour empêcher un chien d’avoir peur.
En réalité, sans le savoir, elle lui avait appris une chose qu’il semblait avoir oubliée.
Quelqu’un pouvait partir sans l’abandonner.
Et Marcel, lui, lui avait rappelé quelque chose qu’elle avait oublié depuis la mort d’Oscar.
Aimer de nouveau ne supprimait pas les anciennes blessures.
Cela créait simplement une place à côté.
Depuis, chaque soir, Marcel accompagne Nathalie jusqu’à la porte quand elle part travailler.
Il ne tremble plus.
Il ne cherche plus à la retenir.
Il s’assoit tranquillement sur le tapis pendant qu’elle met sa veste.
Nathalie se penche, lui gratte doucement la tête et prononce toujours les mêmes mots :
« À tout à l’heure, Marcel. »
Puis elle ferme la porte.
Et quelques heures plus tard, quand la clé tourne à nouveau dans la serrure, Marcel est déjà là.
Parce qu’il a enfin compris ce que signifie avoir une maison.
Ce n’est pas simplement un endroit où quelqu’un vous laisse entrer.
C’est l’endroit où, pour la première fois, vous savez avec certitude que quelqu’un reviendra.






