Gérard connaissait cette façon de rester à distance.
Lui aussi avait été cet enfant-là.
Celui qui préfère ne rien espérer pour ne rien perdre.
Il fouilla dans les paquets.
Trouva une boîte rectangulaire enveloppée de papier rouge.
Il s’approcha.
Puis ce géant que tous les adultes contournaient avec prudence posa un genou au sol devant elle.
— Ça, je crois que c’est pour toi.
La fille regarda le paquet.
— Pour moi ?
— Ton nom est dessus.
Elle hésita avant de le prendre.
À l’intérieur, il y avait une poupée.
Gérard ne se souvenait même plus de l’avoir achetée.
Mais la petite la serra contre elle.
Puis elle regarda sa barbe.
— T’es le Père Noël ?
Quelques motards derrière étouffèrent un rire.
Gérard réfléchit deux secondes.
Les discours, ce n’était pas son truc.
Il répondit simplement :
— Le Père Noël vient en moto maintenant, ma grande.
La fillette éclata de rire.
Un rire clair.
Presque trop joyeux pour une enfant qui, cinq minutes auparavant, n’osait même pas prendre un paquet portant son nom.
Gérard s’en souviendrait toute sa vie.
Elle s’appelait Marie.
L’année suivante, ils revinrent.
Ils étaient neuf.
Puis quatorze.
Puis vingt.
Un petit commerçant du quartier déposa un carton de jouets au garage.
Une dame âgée tricota des bonnets.
Un père de famille glissa cinquante euros dans une enveloppe.
— Pour les petits.
Les gens commencèrent à attendre cette journée.
Tous les mois de décembre, les habitants voyaient les motards se rassembler tôt le matin sur le parking d’une station-service, près de la départementale.
Thermos de café.
Croissants dans des sacs en papier.
Mains gelées.
Blagues toujours aussi mauvaises.
Sacoches remplies à craquer.
À l’arrivée, les enfants collaient leur visage aux fenêtres.
Ils entendaient les moteurs bien avant de voir les motos.
Puis quelqu’un criait :
— Ils arrivent !
Au fil des années, une plaisanterie était devenue un rituel.
Le Père Noël motard.
Gérard répétait toujours la même phrase aux petits qui l’interrogeaient :
— Le Père Noël vient en moto maintenant.
Cela faisait rire les enfants.
Cela faisait sourire les éducateurs.
Mais surtout, cela avait une signification pour Gérard.
Venir.
Encore.
Et encore.
Pas seulement quand c’était pratique.
Pas seulement la première année parce que c’était émouvant.
Venir même quand il avait mal au dos.
Même lorsqu’un client important voulait récupérer une voiture ce samedi-là.
Même quand Monique lui disait :
— Fais attention à ton genou.
Il venait.
Parce qu’il savait exactement ce que signifie attendre quelqu’un qui ne vient pas.
Les enfants, eux, changeaient.
Certains partaient vivre dans une nouvelle famille.
D’autres rejoignaient un parent.
Certains restaient plusieurs années.
Gérard ne savait presque jamais ce qu’ils devenaient.
Il avait appris à accepter cela.
On donne.
On ne demande pas de résultat.
On ne réclame pas une reconnaissance dix ans plus tard.
On dépose quelque chose de bon dans la vie d’un enfant et on espère simplement que cela survivra.
Marie avait été présente pendant deux Noëls.
Puis un décembre, elle n’était plus là.
— Elle est partie ?
— Oui.
— Ça se passe bien ?
L’éducatrice n’avait pas pu lui en dire davantage.
Gérard avait simplement hoché la tête.
Il avait continué sa route.
Mais chaque année, lorsqu’il posait un genou devant un enfant timide, il pensait parfois à cette petite fille avec sa poupée.
Puis vint le douzième Noël.
Et cette lettre.
Un nouveau garçon était arrivé au foyer en novembre.
Six ans.
Lucas.
Sa mère venait de mourir après une maladie très rapide.
Le personnel faisait ce qu’il pouvait.
Mais Lucas parlait peu.
Il mangeait correctement.
Dormait mal.
Gardait toujours un petit sac près de son lit.
Et chaque jour, il posait la même question.
— Le Père Noël motard va venir ?
Au début, les éducateurs pensèrent qu’un autre enfant lui en avait parlé.
Mais Lucas connaissait le surnom avant même que les autres ne lui expliquent la tradition.
— Maman me l’a dit.
C’était tout ce qu’il répondait.
Alors le directeur avait écrit à Gérard.
Une semaine plus tard, dans cette cour enneigée, tout prenait enfin son sens.
— Marie…
Gérard prononça le prénom comme on ouvre une porte restée fermée pendant douze ans.
Lucas hocha la tête.
— Oui.
— Ta maman… elle a vécu ici ?
— Quand elle était petite.
Gérard sentit sa gorge se nouer.
— Elle t’a parlé de moi ?
— Souvent.
L’enfant se mit alors à raconter avec la logique désordonnée des enfants de six ans.
Sa mère lui avait dit qu’autrefois, elle vivait dans une grande maison avec beaucoup d’enfants.
Qu’un Noël, elle pensait que personne ne viendrait pour elle.
Puis des motos étaient arrivées.
Un très grand monsieur lui avait donné une poupée.
Il lui avait dit que le Père Noël venait désormais en moto.
Marie racontait cette histoire à son fils chaque mois de décembre.
Pas comme on raconte une anecdote.
Comme une preuve.
Une preuve que certaines personnes reviennent.
Une preuve que même lorsqu’on croit avoir été oublié, quelqu’un peut franchir la porte.
Quelques semaines avant de mourir, lorsqu’elle avait compris que Lucas serait probablement placé temporairement, elle lui avait encore parlé de Gérard.
— Si tu es là-bas à Noël, tu verras.
— Je verrai quoi ?
— Les motos.
— Et le Père Noël motard ?
— Lui aussi.
— Il viendra vraiment ?
Marie avait répondu :
— Il vient toujours.
Dans la cour du foyer, Lucas répéta cette phrase.
— Maman a dit que tu viens toujours.
Gérard ferma les yeux.
Il pensa à l’enfant qu’il avait été.
À ces samedis passés près d’une fenêtre à se demander si quelqu’un se souviendrait d’une promesse faite trois semaines plus tôt.
À Marie, huit ans, serrant une poupée contre elle.
À Monique et lui dans cette chambre d’enfant repeinte pour rien.
Aux douze Noëls.
Aux kilomètres.
Aux matins glacés.
Aux cadeaux emballés maladroitement dans le garage.
Tout cela venait soudain de former une seule histoire.
Il ouvrit les bras.
Lucas s’y jeta.
Trente motards restèrent autour d’eux sans parler.
Des hommes qui avaient enterré leurs parents.
Connu des divorces.
Traversé des licenciements.
Vu leurs enfants partir vivre à l’autre bout du pays.
Des hommes qui disaient rarement ce qu’ils ressentaient.
Ce matin-là, plusieurs regardaient fixement leurs bottes.
L’un d’eux se moucha beaucoup trop bruyamment.
— C’est le froid, marmonna-t-il.
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