Les initiales gravées sous la clôture correspondaient à sa fille.
Inès Rose Mercier.
J’ai appelé son ancien collège.
Une surveillante se souvenait d’elle.
— Elle parlait souvent d’un vieux chien bringé, m’a-t-elle dit. Elle l’appelait « Papi ».
— Et d’un chiot ?
Un long silence.
— Oui. Une petite chienne claire.
June existait donc vraiment.
Deux jours avant de ne plus revenir en cours, Inès avait même posé une question étrange à une conductrice de transport scolaire.
Pouvait-elle monter avec un chien caché dans un carton ?
Nous avons retrouvé cette conductrice.
Mireille Fournier avait soixante-huit ans.
Quand je lui ai parlé du collier jaune, elle est devenue silencieuse.
— J’ai dit à cette petite que je ne pouvais pas l’aider.
— L’aider à faire quoi ?
— À sortir le chiot de cette maison.
Mireille accepta de venir à la clinique.
Dès qu’elle entra, Oslo releva la tête.
Puis il s’avança vers elle.
Il ne sauta pas.
Il posa simplement son front contre ses genoux.
Mireille porta les mains à sa bouche.
— Oh, Papi…
Elle voyait Oslo tous les matins depuis son véhicule.
Avant de partir au collège, Inès s’arrêtait toujours devant le jardin.
Parfois, elle glissait un biscuit entre les planches.
Parfois, elle remplissait sa gamelle avec une bouteille d’eau.
Puis, au printemps, June était apparue.
Petite.
Crème.
Avec une tache noire autour de l’œil droit.
— Inès vous a demandé de la prendre ?
Mireille fixa l’armoire où nous conservions le collier.
— Elle m’a demandé de la cacher.
June était arrivée six semaines plus tôt.
Fabien disait qu’un homme lui devait de l’argent et lui avait donné le chiot à la place.
Il parlait déjà de la revendre plus tard.
Inès détestait entendre parler d’un animal comme d’un objet.
Oslo, lui, vivait attaché dans le jardin depuis bien avant l’arrivée de June.
Il avait une niche en bois.
Une lourde chaîne.
Et un seau d’eau qui restait parfois plusieurs jours sans être changé.
Inès s’occupait de lui discrètement.
Elle nettoyait son seau.
Glissait de vieilles couvertures dans la niche.
Gardait des morceaux de viande à table.
Oslo avait fini par reconnaître le bruit du véhicule scolaire.
Chaque après-midi, il se levait avant même qu’Inès ne franchisse le portail.
Quand June arriva, elle fut attachée près de la terrasse.
Le chiot pleurait la nuit.
Oslo tirait vers elle sans pouvoir l’atteindre.
Un matin, Inès retrouva pourtant June endormie dans la niche d’Oslo.
Le chiot avait réussi à se libérer.
Oslo avait poussé une partie de sa nourriture vers elle.
Après cela, dès que la maison était calme, Inès laissait June rejoindre le vieux chien.
Elle lui grimpait dessus.
Volait sa balle rouge.
Mordillait ses oreilles.
Et chaque fois que June approchait d’une gamelle vide, Oslo frappait le récipient avec sa patte pour attirer l’attention d’Inès.
Les rainures profondes autour de son piquet prenaient enfin un sens.
Il n’avait pas tourné en rond au hasard.
Les marques les plus profondes allaient vers trois endroits.
Le câble de June.
La gamelle.
Et la planche cassée dans la clôture.
Peu avant leur départ, Inès avait entendu Fabien discuter avec quelqu’un.
Il parlait d’argent.
D’un acheteur.
De June.
Alors elle avait pris un compas dans sa trousse et gravé sur la médaille :
NE LE LAISSEZ PAS L’EMMENER.
Le matin où tout bascula, Inès monta dans le transport scolaire avec un carton percé de petits trous.
Quelque chose gratta à l’intérieur.
Mireille s’arrêta quelques rues plus loin.
Quand elle ouvrit le carton, June passa sa tête entre les rabats.
Inès supplia la conductrice de déposer la chienne chez sa tante Sandrine.
Mireille hésita.
Puis elle accepta.
Le plan dura moins d’un quart d’heure.
Fabien avait remarqué l’absence du chiot.
Son véhicule apparut derrière eux.
Affolée, Inès profita d’un arrêt pour descendre avec June et retourner vers la maison.
Mireille prévint les services compétents.
Plus tard dans la journée, Sonia et Inès furent conduites vers un hébergement protégé.
Elles ne pouvaient prendre qu’un petit sac.
Pas les animaux.
Sonia pensait que quelqu’un signalerait Oslo.
Cela ne fut jamais fait.
— Et June ? ai-je demandé.
Mireille secoua la tête.
— Je pensais qu’elle était partie avec Inès.
Pourtant, son collier avait été retrouvé sous le piquet d’Oslo.
Malik et moi sommes retournés dans le jardin.
La pluie avait ramolli la terre.
Sous l’escalier, nous avons retrouvé le crochet rouillé du câble de June.
Il n’avait pas été coupé.
Le ressort avait simplement cédé.
June s’était échappée seule.
La voisine d’à côté, Madeleine, soixante-seize ans, se souvenait de cette nuit-là.
Vers 20 h 30, elle avait vu June près de la clôture.
Oslo était couché de l’autre côté.
Le chiot passait son museau sous une planche.
Puis, vers 21 heures, un fourgon blanc s’était arrêté dans l’allée.
Un homme était entré.
Madeleine n’avait pas vu son visage.
— Il est reparti avec la petite chienne.
— Fabien ?
— Je ne sais pas.
Elle se souvenait simplement d’une chemise grise et d’un petit écusson bleu.
Le lendemain, le collier jaune était revenu près des pattes d’Oslo.
Comment ?
Nous avons cherché d’anciennes vidéos de caméras privées.
Une seule séquence de quelques secondes subsistait.
On distinguait l’arrière du fourgon.
Sur le côté, un panneau magnétique.
Trois lettres restaient visibles.
ANI.
Service animalier ?
Transport ?
Toilettage ?
Ou quelqu’un qui voulait simplement paraître inoffensif ?
Nous avons diffusé un avis de recherche limité.
Aucune mention de la médaille.
Aucune mention du message.
Deux jours plus tard, nous avons reçu un message anonyme.
« L’homme du fourgon ne lui a pas fait de mal. Retrouvez d’abord la fille. Elle connaît son nom. »
Le compte disparut avant notre réponse.
Nous n’avions plus le choix.
Il fallait retrouver Inès.
Nous sommes passés par l’intermédiaire qui accompagnait Sonia et sa fille.
J’ai transmis une lettre.
Une seule phrase importante :
« Oslo est vivant. Il est en sécurité. Et il dort chaque nuit près du collier jaune de June. »
Inès m’a appelée moins d’une heure après avoir reçu le message.
— Papi est blessé ?
Sa voix était toute petite.
— Il est très maigre. Mais il mange. Il se repose.
— Il tape encore dans sa gamelle ?
J’ai regardé Oslo derrière la vitre.
— Oui.
Elle s’est mise à pleurer.
Deux jours plus tard, Inès arriva avec Sonia.
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