Mes pattes arrière se sont dérobées.
Je suis retombé.
J’ai essayé une seconde fois.
Même résultat.
René entra dans la pièce avec sa chemise à carreaux de la veille.
Il sentait le café et la fumée de bois.
— Bonjour, Vasco.
J’ai tenté de remuer la queue.
Il s’accroupit près de moi.
— Oui.
Il passa une main dans mon pelage.
— Je sais.
Des pas rapides arrivèrent derrière lui.
Lucas tenait un téléphone.
— Papa, regarde !
Thomas prit l’appareil.
— Quoi ?
— La vidéo d’hier soir.
Thomas releva les yeux.
— Tu as filmé ?
Lucas hésita.
— Juste quand papi est sorti. Après j’ai vu Vasco partir aussi.
Il reprit avec l’enthousiasme maladroit d’un adolescent qui ne comprend pas encore totalement le poids des choses :
— Beaucoup de gens l’ont regardée.
René fronça les sourcils.
— Pourquoi des gens regarderaient ça ?
— Parce que Vasco t’a suivi dans la tempête.
Lucas s’approcha de moi.
— Les gens disent qu’il t’a sauvé.
René souffla.
— Les gens ne savent pas grand-chose.
Mais sa main resta posée sur ma tête.
Je ne comprenais pas pourquoi notre nuit intéressait des inconnus.
Je connaissais les odeurs des champs.
Je connaissais le bruit d’une génisse inquiète.
Je savais reconnaître le moteur du vieux tracteur à cinq cents mètres.
Mais je ne savais pas ce qu’était être « connu ».
Et cela m’était égal.
J’ai essayé encore une fois de me redresser.
Une douleur électrique traversa mes hanches.
Un petit gémissement m’échappa.
Thomas se figea.
— Papa.
René me regarda.
— Il a besoin de récupérer.
— Il n’arrive plus à se lever.
— Il est fatigué.
Thomas resta silencieux.
Puis il dit :
— Il faut appeler le vétérinaire.
René ne répondit pas.
Toute la journée, les humains parlèrent à voix basse dans la cuisine.
Ils pensaient probablement que je dormais.
Mais un chien n’a pas besoin de comprendre chaque mot.
La peur possède un son.
La culpabilité aussi.
— Il souffre, disait Thomas.
— Il a quatorze ans, répondait René. Évidemment qu’il a des douleurs.
— Ce n’est pas ce que je veux dire.
Silence.
— Papa, il a fait sous lui cette nuit.
Une chaise racla le sol.
— Et alors ?
— Et alors ce n’est pas Vasco.
Cette phrase fit plus de mal à René que toutes les autres.
Je l’entendis respirer profondément.
— Tu crois que je ne le vois pas ?
Thomas parla plus doucement.
— Justement.
Long silence.
Puis René murmura :
— Tu veux que je fasse quoi ?
La question resta suspendue dans la cuisine.
— Je veux qu’un vétérinaire nous dise ce qu’il en pense.
René finit par accepter.
Un rendez-vous fut pris pour le lendemain à midi.
Les humains pensent toujours qu’ils ont jusqu’à demain midi.
Moi, j’ai compris que quelque chose avait changé lorsque les enfants commencèrent à être trop gentils.
Émilie m’apporta un morceau de volaille sans qu’on la gronde.
Lucas s’allongea près de mon tapis.
Il me caressait entre les oreilles.
— Tu crois que les chiens savent quand ils vont mourir ?
Personne ne répondit.
Émilie se blottit contre son grand-père.
— Maman dit que Vasco retrouvera mamie Jeanne.
René ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Sa femme Jeanne était partie quatre ans plus tôt.
Après elle, la maison avait changé d’odeur.
Pendant des mois, René avait continué à poser deux bols sur la table certains matins.
Puis il s’en apercevait.
Et retirait silencieusement le second.
Ces jours-là, nous restions plus longtemps tous les deux sur le perron.
Cette nuit-là, René rapprocha son fauteuil de mon tapis.
Très près.
— Va dormir dans ta chambre, papa, lui dit Thomas.
— Je suis très bien ici.
Pour la première fois en quatorze ans, je n’ai pas fait ma ronde de nuit.
J’ai essayé.
Trois fois.
Mes pattes n’ont pas suivi.
Chaque fois, René se réveillait.
Sa main descendait vers moi.
— C’est bon, Vasco.
Il me caressait lentement.
— Tu en as assez fait.
Repose-toi.
Mais je ne savais pas comment arrêter d’être son chien.
Le matin arriva.
Tout le monde faisait semblant que c’était un matin normal.
Œufs.
Pain grillé.
Café.
Dessins animés pour les enfants.
Pourtant, personne ne riait.
Thomas installa une couverture épaisse à l’arrière de la voiture.
René voulut me porter lui-même.
Thomas proposa son aide.
— Laisse-moi faire.
— Non.
— Papa…
Le regard de René suffit.
Il glissa un bras sous ma poitrine et l’autre sous mon ventre.
Je sentis l’effort dans sa respiration.
Je n’étais pourtant plus très lourd.
Il me posa sur la couverture avec plus de douceur qu’il n’en avait jamais montré pour son propre corps.
Avant notre départ, Lucas regarda son téléphone.
— Papi…
René se retourna.
— Quoi ?
— Il y a des gens qui disent des choses pas très gentilles.
Thomas leva les yeux.
— Comme quoi ?
Lucas hésita.
— Que Vasco n’aurait jamais dû sortir.
René resta silencieux.
— Certains disent que si on l’aimait vraiment, on ne l’aurait pas laissé suivre papi. D’autres disent qu’un chien aussi vieux aurait dû être gardé à l’intérieur depuis longtemps.
Il avala sa salive.
— Et maintenant ils se disputent pour savoir ce qu’on devrait faire.
René tendit la main.
— Donne-moi ça.
Lucas lui passa l’appareil.
Mon maître regarda l’écran quelques secondes.
Puis il le rendit.
— Des gens qui n’étaient pas là savent toujours exactement ce qu’il fallait faire.
Il ouvrit la portière.
— Allez.
Pendant le trajet, sa main resta accrochée à mon collier.
Thomas conduisait.
La radio était éteinte.
Je reconnaissais la route.
La vieille maison aux volets verts.
Le petit bois où j’avais poursuivi un renard lorsque j’avais trois ans.
L’ancien café du village, fermé depuis longtemps.
Le terrain où l’on avait autrefois cultivé du maïs et sur lequel se dressaient maintenant plusieurs bâtiments de stockage.
René regardait dehors.
Après quelques kilomètres, il demanda :
— Tu te souviens du jour où on l’a ramené ?
Thomas sourit malgré lui.
— Oui.
— Tu partais travailler à Lyon.
— Maman pleurait.
René eut un petit rire.
— Elle disait que la maison serait vide.
— Et toi, tu as répondu qu’on avait besoin d’un bon chien.
— C’était vrai.
Il baissa les yeux vers moi.
— J’ai eu un très bon chien.
Silence.
Puis René ajouta :
— Tu aurais pu revenir plus souvent.
Les mains de Thomas se crispèrent sur le volant.
— Je travaillais.
— Tout le monde travaille.
— Je vous aidais.
— Avec de l’argent.
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