Thomas inspira.
— Tu en avais besoin.
René secoua la tête.
— Pas autant que j’avais besoin de mon fils.
La voiture devint silencieuse.
Je posai mon museau sur la jambe de René.
Quelques minutes passèrent.
Thomas finit par murmurer :
— Je suis là maintenant.
René regarda son fils.
La colère quitta lentement son visage.
— Oui.
Il posa sa main sur mon crâne.
— Tu es là maintenant.
La clinique vétérinaire sentait le désinfectant, les animaux nerveux et les friandises.
Je connaissais l’endroit.
J’y étais venu pour des vaccins.
Une fois pour une patte coupée.
Une autre fois après une mauvaise rencontre avec un fil de clôture.
Mais cette fois, personne ne me plaça sur la table.
René posa notre couverture sur le sol.
— Il reste là.
La vétérinaire, une femme d’une cinquantaine d’années nommée Isabelle, s’assit directement à côté de moi.
Elle avait des yeux fatigués mais doux.
— Alors, Vasco.
Elle passa une main sur mon poitrail.
— On m’a raconté ta nuit.
Je lui léchai les doigts.
Elle examina mes pattes.
Mes hanches.
Ma colonne.
Puis elle écouta longtemps mon cœur.
René observait chacun de ses gestes.
Lorsqu’elle eut terminé, elle resta quelques secondes silencieuse.
— Ses hanches sont très abîmées.
René se raidit.
— À cause d’hier ?
— Non.
Elle secoua doucement la tête.
— La tempête a probablement aggravé les choses, mais le problème existait déjà depuis longtemps.
Elle posa une main sur mon flanc.
— Il compensait.
— Comment ça ?
— Il cachait sa douleur.
René pâlit.
— Pourquoi il ferait ça ?
Isabelle eut un petit sourire triste.
— Parce que c’est un chien de travail. Parce qu’il avait l’habitude de vous suivre. Parce qu’un animal ne nous montre pas toujours ce qu’il ressent avant de ne plus pouvoir le cacher.
René baissa les yeux.
— Je n’ai rien vu.
— Vous avez vu un vieux chien qui ralentissait.
Elle parlait doucement.
— Ce n’est pas toujours facile de distinguer l’âge de la souffrance.
Thomas demanda :
— On peut le soigner ?
— On peut réduire certaines douleurs.
Isabelle marqua une pause.
— Mais ses articulations ne redeviendront pas jeunes. Il aura de plus en plus de difficultés à se lever. Il risque de tomber. De rester bloqué quelque part s’il essaie encore de suivre René.
Mon maître releva la tête.
— Il peut avoir encore combien de temps ?
Isabelle ne répondit pas immédiatement.
— Je ne peux pas vous donner un nombre de jours.
Elle regarda René droit dans les yeux.
— Il peut encore y avoir quelques bons moments. Mais ils seront probablement accompagnés de moments de plus en plus difficiles.
René comprit avant qu’elle ne prononce la suite.
— Non.
— Monsieur…
— Non.
Thomas posa une main sur son épaule.
René l’écarta.
— Vous êtes en train de me dire de tuer mon chien.
Isabelle ne détourna pas le regard.
— Je vous dis que vous pouvez choisir de le laisser partir avant que la douleur prenne toute la place.
— Et vous appelez ça aimer ?
Sa voix trembla.
La vétérinaire inspira.
— Parfois, aimer un animal, c’est accepter de ne pas lui demander de porter notre chagrin dans son corps.
Le silence tomba dans la pièce.
René me regarda.
Et j’ai compris quelque chose.
Il n’avait pas peur de ma mort.
Il avait peur de ce qui resterait après.
Une maison silencieuse.
Une chaise vide où Jeanne ne s’asseyait plus.
Un fils vivant loin.
Des voisins qui vieillissaient.
Une exploitation devenue trop grande pour son corps et trop petite pour intéresser quelqu’un d’autre.
J’étais le dernier être vivant qui avait connu toutes ses journées.
Tous ses matins.
Toutes ses défaites.
Toutes ses petites victoires.
J’avais connu Jeanne.
J’avais connu Thomas avant les cheveux gris qui apparaissaient maintenant près de ses tempes.
J’avais connu René lorsqu’il pouvait encore soulever un sac de nourriture sans grimacer.
Me laisser partir, pour lui, c’était laisser partir une partie de cette vie.
Alors j’ai fait la seule chose que je pouvais encore faire.
J’ai levé la tête.
Cela m’a demandé presque toute ma force.
Et j’ai léché sa main.
Une fois.
René se figea.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Tu essaies de me dire quelque chose, vieux frère ?
J’ai posé mon museau contre son poignet.
Quatorze ans.
Tout était là.
Les veaux ramenés au troupeau.
Les nuits de garde.
Les miettes tombées volontairement sous la table.
Les promenades après la mort de Jeanne.
Les matins où nous n’avions besoin de personne d’autre.
René se pencha.
Son front toucha le mien.
— Pour une fois…
Sa voix se brisa.
— Pour une fois, je vais essayer de ne pas penser à moi.
Il resta ainsi longtemps.
Puis il leva les yeux vers Isabelle.
— Je peux le garder dans mes bras ?
— Bien sûr.
Thomas s’assit par terre.
René me prit contre lui.
Il n’y eut pas de grands gestes.
Pas de scène spectaculaire.
Seulement des mains qui tremblaient.
Des respirations courtes.
Des gens qui essayaient d’être courageux les uns pour les autres.
Lucas et Émilie restèrent un peu en retrait avec leur mère.
Puis Émilie demanda timidement si elle pouvait me caresser encore une fois.
Elle posa sa petite main sur mon dos.
— Au revoir, Vasco.
Je connaissais sa voix.
C’était celle qui me glissait des morceaux de pain lorsqu’on lui disait de ne pas le faire.
Isabelle expliqua doucement à René ce qui allait se passer.
Je ne comprenais pas ses mots.
Mais je comprenais sa voix.
Calme.
Je comprenais surtout les bras de mon maître autour de moi.
— Merci, mon chien.
René parlait dans mon pelage.
— Merci pour chaque jour.
Je sentais sa poitrine contre mon dos.
— Pardonne-moi les jours où je n’ai pas compris que tu avais mal.
Thomas posa sa main près de ma patte.
— Salut, Vasco.
Sa voix était celle d’un garçon, pas celle d’un homme de plus de quarante ans.
Puis quelque chose changea.
Pas brutalement.
La douleur s’éloigna.
Cette douleur qui, depuis des mois, habitait mes hanches comme un feu permanent commença à disparaître.
Mes muscles se détendirent.
Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais plus besoin de chercher une position confortable.
René était là.
C’était tout ce qui comptait.
J’avais toujours vécu ainsi.
Pas dans demain.
Pas dans les regrets.
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