Quinze motards se sont arrêtés devant le stand désert d’Élodie… personne n’imaginait ce qu’ils feraient ensuite

Dix heures.

Rien.

Onze heures.

Toujours rien.

Elle vendit deux verres à des voisins.

Un troisième à un homme qui promenait son chien.

Vers midi et demi, elle commença à regarder moins souvent la route.

À treize heures trente, elle ne la regardait presque plus.

À quatorze heures, l’heure exacte où les motards étaient arrivés la semaine précédente, elle tenait son panneau sur ses genoux.

Claire et moi l’observions depuis la cuisine.

Nous avions tous les deux compris.

Les adultes connaissent les phrases prononcées sans importance.

« On repassera. »

« On s’appelle. »

« Il faudra venir manger un de ces jours. »

« Promis. »

Nous avions vécu assez longtemps pour savoir que toutes les promesses ne sont pas des mensonges.

Parfois, elles sont simplement oubliées.

Mais un enfant de huit ans ne fait pas encore cette distinction.

À quatorze heures quinze, Élodie a passé une main sur ses yeux.

Avec l’autre, elle tortillait le tissu de sa robe jaune.

Ses épaules ont commencé à bouger.

Très légèrement.

Claire a murmuré :

— Ils ne viendront pas.

J’ai répondu :

— Je sais.

— Va la voir.

J’ai mis mes chaussures.

J’étais déjà dans l’entrée, la main sur la poignée, quand Claire a crié :

— Attends.

Je me suis retourné.

— Quoi ?

Elle regardait par la fenêtre.

— Regarde.

Un camion-plateau venait d’apparaître au bout de la rue.

Rien d’extraordinaire.

Un vieux véhicule blanc d’artisan.

Sur le plateau, quelque chose d’imposant était recouvert d’une bâche bleue.

Le camion a ralenti.

Il s’est arrêté devant notre portail.

Élodie a levé la tête.

Un homme d’une cinquantaine d’années est descendu.

Jean noir.

T-shirt sombre.

Chaussures de travail.

Pas de cuir.

Pas de signe particulier.

Simplement un homme aux avant-bras tatoués, avec le visage fatigué de ceux qui travaillent de leurs mains depuis longtemps.

Il est allé derrière le camion.

Il a détaché les sangles.

Puis il a tiré la bâche.

Je crois que Claire a dit :

— Oh mon Dieu.

Moi, je n’ai rien dit.

Sous la bâche se trouvait un véritable petit kiosque en bois.

Pas une table bricolée.

Pas quatre planches clouées de travers.

Un vrai stand.

Peint en jaune pâle avec des bordures blanches.

Un comptoir en bois massif.

Deux petites portes battantes.

Une étagère.

Un espace pour ranger les bouteilles.

Et au-dessus, peint à la main en lettres bleues :

LA CITRONNADE D’ÉLODIE

Depuis juillet

L’homme a commencé à décharger le reste.

Un presse-agrumes manuel solide.

Des paquets de gobelets.

Des serviettes.

Une vraie caisse avec une petite clé.

Une ardoise pour écrire les prix.

Puis il a sorti un tablier en cuir souple, à la taille d’une enfant.

Sur la poche, en fil blanc, quelqu’un avait brodé :

ÉLODIE

Ma fille s’était levée.

Elle ne parlait plus.

Ses deux mains couvraient sa bouche.

L’homme s’est approché.

Il s’est accroupi devant elle.

Exactement comme l’avait fait le grand barbu la semaine précédente.

Puis il a sorti une enveloppe pliée de sa poche.

— Ça vient de vos quinze meilleurs clients, patronne.

Élodie a pris la lettre.

— Ils sont où ?

L’homme a baissé les yeux une seconde.

— Aujourd’hui, ils devaient être ailleurs.

Puis il lui a souri.

— Mais ils ne vous ont pas oubliée.

Il s’est relevé, m’a salué de loin et est remonté dans son camion.

Je l’ai regardé partir sans avoir eu le réflexe de lui demander son nom.

Élodie avait déjà ouvert la lettre.

Je suis venu m’agenouiller près d’elle.

Elle me l’a tendue.

L’écriture était large, maladroite, en lettres presque carrées.

« Élodie,

Nous sommes désolés de ne pas être là aujourd’hui.

Nous enterrons un ami.

Dans notre groupe, quand l’un de nous perd quelqu’un de proche, personne ne reste seul.

Tu comprendras ça plus tard.

Pour l’instant, tu as seulement besoin de savoir que nous avions promis de revenir, et qu’on tient nos promesses autrement quand on ne peut pas les tenir comme prévu.

Nous nous sommes cotisés pour ton nouveau stand.

Un copain menuisier l’a construit dans son atelier.

Le tablier a été cousu par la femme de Michel.

Les lettres ont été peintes par Gérard, qui faisait les enseignes des commerces avant sa retraite.

Maintenant, tu as une vraie boutique, patronne.

Nous reviendrons samedi prochain.

Et les autres samedis aussi, quand nous le pourrons.

Tes quinze clients fidèles. »

Élodie a relu la lettre deux fois.

Puis elle s’est mise à pleurer.

Cette fois, elle n’a pas essayé de se cacher.

Claire l’a prise dans ses bras.

Moi, je regardais ce petit kiosque jaune devant notre maison.

Et je pensais à quelque chose que mon propre père me répétait quand j’étais jeune :

« Tu connaîtras les gens le jour où ils n’auront rien à gagner à être gentils avec toi. »

Mon père avait grandi dans un village où tout le monde se connaissait.

À son époque, lorsqu’un voisin refaisait son toit, cinq autres arrivaient avec leurs outils.

Quand une famille perdait quelqu’un, les casseroles de gratin et de soupe apparaissaient devant la porte avant même qu’on ait pensé à manger.

Moi, j’avais passé une partie de ma vie adulte à croire que ce monde-là n’existait plus.

Peut-être que j’avais simplement cessé de le regarder.

Le samedi suivant, ils sont revenus.

Pas quinze.

Neuf.

Mais leur arrivée a suffi à faire trembler les vitres de notre cuisine.

Élodie était prête.

Tablier autour du cou.

Cheveux attachés.

Caisse posée sur son nouveau comptoir.

Et quand le grand barbu a retiré son casque, elle a crié :

— Mon meilleur client !

Il a éclaté de rire.

C’est ce jour-là que j’ai appris son prénom.

Marcel.

Tout le monde l’appelait « Le Curé ».

Je lui ai demandé pourquoi.

Il a regardé sa barbe.

— Parce qu’il paraît que je donne trop de conseils et pas assez de bonnes nouvelles.

Il avait soixante et un ans.

Ancien mécanicien.

Veuf depuis cinq ans.

Une mère de quatre-vingt-cinq ans qui vivait toujours chez elle.

Deux filles adultes.

Trois petits-enfants.

Le plus âgé avait déjà vingt ans.

Les autres hommes avaient tous des histoires ordinaires cachées sous leurs blousons impressionnants.

Un ancien professeur de technologie.

Un chauffeur routier à la retraite.

Un couvreur.

Un infirmier qui avait travaillé de nuit pendant trente ans.

Un artisan maçon.

Un conducteur d’engins.

Un restaurateur à la retraite qui cuisinait désormais tous les dimanches pour ses petits-enfants.

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