Quinze motards se sont arrêtés devant le stand désert d’Élodie… personne n’imaginait ce qu’ils feraient ensuite

Je pensais rencontrer une bande de gens éloignés de mon monde.

En réalité, j’étais entouré d’hommes qui avaient passé leur vie à se lever tôt, payer des traites, faire des heures supplémentaires, enterrer leurs parents, divorcer parfois, recommencer parfois, aider leurs enfants quand le mois finissait mal.

Des gens de mon âge.

Des gens qui savaient ce que signifie recevoir un appel au milieu de la nuit.

Des gens qui connaissent le prix d’un plein, celui d’une chaudière à remplacer et le silence d’une maison après le départ des enfants.

Mais il y avait toujours une question qui me travaillait.

Qui avaient-ils enterré ?

Je n’ai pas osé demander.

C’est Marcel qui m’en a parlé plusieurs semaines plus tard.

Nous étions assis sur deux chaises pliantes dans l’allée.

Élodie servait des clients.

Marcel tenait un gobelet entre ses mains.

Il m’a dit :

— Tu te souviens du samedi où on n’est pas venus ?

— Oui.

— On enterrait René.

Il a regardé la route.

René avait soixante-quatre ans.

Il roulait avec eux depuis presque vingt-cinq ans.

Un homme discret.

Menuisier de métier.

Divorcé depuis longtemps.

Une fille unique.

Et une petite-fille de huit ans.

Camille.

Chaque été, Camille installait elle aussi un petit stand devant la maison de sa mère, près de Figeac.

Sirop.

Gâteaux.

Bracelets.

Ça changeait selon les années.

René achetait toujours quelque chose.

Et il payait toujours beaucoup trop cher.

— Il disait que c’était sa contribution au commerce local, a expliqué Marcel.

Il a souri.

Puis son sourire a disparu.

René avait eu un malaise chez lui quelques jours avant que les motards ne s’arrêtent devant chez nous pour la première fois.

Il était mort avant l’arrivée des secours.

Le matin du premier samedi, les quinze hommes étaient allés voir sa fille.

Pas pour une cérémonie.

Pas encore.

Simplement pour apporter des plats, aider à déplacer quelques affaires et rester un moment avec Camille.

— Elle avait installé son petit stand l’année précédente juste devant leur portail, m’a raconté Marcel.

Il s’est tu.

Puis il a désigné Élodie.

— Même âge. Même façon d’attendre les voitures. Même pancarte faite à la main.

Je ne disais rien.

— On repartait de chez eux quand on est passés ici.

Il a bu une gorgée.

— J’ai vu ta fille.

Silence.

— Je n’allais pas passer devant.

C’est tout.

Pas de grande phrase.

Pas de morale.

« Je n’allais pas passer devant. »

Je crois que toute cette histoire tient dans ces quelques mots.

Ils auraient pu continuer.

Ils ne devaient rien à Élodie.

Ils ne nous connaissaient pas.

Ils avaient eux-mêmes le cœur lourd.

Mais parfois, la douleur peut faire deux choses à quelqu’un.

Elle peut le refermer.

Ou elle peut lui apprendre exactement où regarder.

Marcel avait vu une petite fille derrière une table vide.

Et lui, ce qu’il avait réellement vu, c’était une autre petite fille qui venait de perdre son grand-père.

Alors il avait ralenti.

Et quatorze hommes avaient ralenti avec lui.

Tout l’été, le stand d’Élodie est resté devant notre maison chaque samedi.

Les motards ne venaient pas tous à chaque fois.

Parfois trois.

Parfois cinq.

Une fois, douze.

Marcel venait presque systématiquement.

Michel apportait parfois des viennoiseries.

Gérard avait peint un deuxième petit panneau :

CLIENTS VIP : STATIONNEMENT DEVANT LE PORTAIL

Avec une flèche.

Élodie les appelait vraiment ses VIP.

Sans ironie.

Un samedi, un homme d’environ trente ans est arrivé pour la première fois avec le groupe.

Élodie l’a regardé.

— Vous êtes nouveau ?

Il a répondu :

— Oui.

Marcel a immédiatement déclaré :

— Attention, ici c’est elle la patronne.

Élodie a posé les mains sur ses hanches.

— Alors vous payez avant de boire.

Tout le monde a ri.

À la fin du mois d’août, elle avait gagné un peu plus de deux mille euros.

Évidemment, nous avons refusé qu’elle garde tout en espèces.

Claire a ouvert un livret à son nom.

Mais avant cela, Élodie a posé une question.

— Papa, la petite fille de monsieur René… elle a encore son stand ?

Je lui ai répondu que je n’en savais rien.

Elle a réfléchi longtemps.

Puis elle a décidé de mettre quatre cents euros de côté.

— Je veux lui donner.

— Pourquoi quatre cents ?

— Parce que moi j’ai toujours papi.

Cette phrase m’a coupé le souffle.

Elle a fabriqué une carte.

Des citrons sur la couverture.

À l’intérieur, elle a écrit :

« Pour Camille.

Ton grand-père avait de très bons amis.

Maintenant ils sont aussi un peu les miens.

Élodie. »

Marcel a remis l’enveloppe à la famille.

Quelques semaines plus tard, une lettre est arrivée pour Élodie.

Camille avait répondu.

Son écriture était hésitante.

Elle disait qu’elle utiliserait une partie de l’argent pour refaire son propre petit stand l’été suivant.

Puis elle avait ajouté :

« Mon papi disait toujours qu’un bon client revient. Je crois que ses amis aussi. »

Claire a pleuré en lisant cette phrase.

Moi aussi, mais je suis allé soi-disant chercher quelque chose dans le garage.

À cinquante-sept ans, on conserve parfois des stratégies ridicules.

Les années suivantes, le petit kiosque jaune est ressorti chaque été.

Il passait l’hiver au fond du garage.

Le tablier restait accroché à un clou.

Les premiers temps, Élodie vendait surtout de la citronnade.

Puis elle a commencé à proposer du sirop de menthe, de l’eau fraîche, quelques biscuits préparés avec Claire.

Elle avait aussi une règle.

Les personnes âgées du quartier ne payaient jamais si elles venaient à pied.

Mme Roux protestait.

— Je ne suis pas une indigente !

Élodie répondait :

— Ce n’est pas de la charité. C’est une carte de fidélité.

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