Ma fille de neuf ans bricolait une fausse moto avec du carton parce que je n’avais pas les moyens de lui en offrir une. Deux semaines plus tard, notre voisin a frappé à la porte.
— Maman, regarde ! J’ai amélioré les pots d’échappement !
Élise déboula dans la cuisine avec deux canettes vides à la main, un rouleau de ruban adhésif coincé sous le bras et cette expression que je connaissais trop bien.
Quand elle avait cette lumière dans les yeux, discuter ne servait à rien.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Dans le bac de recyclage.
— Évidemment.
Elle disparut aussitôt dans le garage.
Quelques minutes plus tard, je la regardais depuis notre petite terrasse pédaler au milieu de l’impasse avec deux canettes attachées derrière la roue de son vieux vélo.
Sur la barre centrale, elle avait fixé un énorme morceau de carton peint en rouge qui imitait le réservoir d’une moto.
Elle avait ajouté de faux chromes au feutre argenté, un morceau de mousse noire sur la poignée droite et un petit drapeau tricolore dessiné sur un bâton de glace.
Et surtout, elle faisait le bruit du moteur avec sa bouche.
Très fort.
— VROOOOM… VROOOOM… BRRROOOOM !
Trois maisons plus loin, quelqu’un referma sa fenêtre.
Élise, elle, s’en moquait complètement.
Elle avait neuf ans et cette confiance magnifique que certains enfants possèdent encore avant de comprendre que le monde adore expliquer aux gens ce qu’ils ne sont pas censés aimer.
Je m’appelle Nathalie.
J’avais trente-quatre ans cet été-là et je vivais seule avec ma fille dans un lotissement modeste à la sortie de Limoges.
Je travaillais en caisse dans un supermarché en semaine.
Le samedi soir et parfois le dimanche midi, je faisais quelques heures supplémentaires dans une brasserie près de la zone commerciale.
Le père d’Élise vivait quelque part dans le Sud-Ouest.
Il envoyait de temps en temps un message pour son anniversaire.
Pour le reste, disons simplement que j’avais appris depuis longtemps à ne pas compter sur l’argent qui n’arrivait jamais.
Nos fins de mois se terminaient régulièrement avec trente ou quarante euros sur le compte.
Quand la chaudière toussait, je priais.
Quand la voiture faisait un nouveau bruit, je montais la radio.
Quand Élise avait besoin de chaussures, je calculais mentalement ce qu’on pouvait enlever de la liste des courses.
C’était notre vie.
Pas misérable.
Pas tragique.
Simplement serrée de partout.
Les gens de ma génération savent ce que c’est.
On tient.
On repousse.
On répare.
On dit « le mois prochain » suffisamment souvent pour finir par ne plus savoir depuis combien de mois on le dit.
Les cheveux d’Élise, c’était moi qui les coupais sur une chaise de la cuisine.
Sa bicyclette venait d’une brocante.
Ses vêtements passaient souvent par les bourses aux habits organisées par les parents d’élèves.
Et pourtant, cette enfant n’avait jamais donné l’impression de manquer de quoi que ce soit.
Parce qu’elle possédait une richesse que je lui enviais parfois.
Elle savait rêver avec presque rien.
Depuis l’âge de quatre ans, son obsession, c’étaient les motos.
Je n’ai jamais compris pourquoi.
Je n’ai jamais conduit de moto.
Son père non plus.
Dans notre famille, personne ne roulait sur deux roues, à part mon oncle René qui avait eu une mobylette orange dans les années soixante-dix et racontait encore, à chaque Noël, comment il avait traversé la Creuse avec un tendeur tenant son pot d’échappement.
Mais Élise adorait les grosses motos.
Celles qui brillaient.
Celles avec de larges réservoirs, de grandes sacoches en cuir et un moteur qui semblait faire vibrer la route.
Elle récupérait les magazines de moto chez le dentiste ou dans les salles d’attente.
Elle découpait les photos.
Elle les collait dans des cahiers.
Elle regardait des vidéos de mécanique à la médiathèque.
À huit ans, elle savait reconnaître un bicylindre rien qu’au son.
Moi, à huit ans, je savais reconnaître une Renault 5 parce que ma mère en avait une beige.
Chaque génération ses compétences.
Un soir, Élise avait sorti sa calculatrice.
— Maman, j’ai fait un calcul.
Cette phrase ne présage jamais rien de bon quand elle vient d’un enfant.
— Vas-y.
— Si je garde mes quatre euros d’argent de poche chaque semaine, au bout de combien de temps je pourrai acheter une vraie moto ?
— Une vraie moto ?
— Une vieille. Pas une neuve. Je ne suis pas folle.
J’avais éclaté de rire.
Elle, pas du tout.
Elle avait trouvé une annonce pour une moto ancienne à cinq mille euros.
Elle avait fait le calcul.
— J’aurai trente-trois ans.
Elle avait réfléchi.
— C’est beaucoup trop vieux.
J’avais trente-quatre ans.
Je lui ai demandé de reformuler immédiatement.
Elle a conclu qu’il fallait trouver une autre solution.
Sa solution arriva le premier samedi de juin.
Un énorme carton de livraison récupéré chez une voisine.
Une paire de ciseaux.
Du ruban adhésif.
Deux feutres.
Un reste de peinture rouge trouvé dans le placard.
Pendant quatre heures, elle découpa, plia, colla et recommença.
À midi, elle avait fabriqué un réservoir.
Sur le côté, elle avait écrit au pinceau :
« HÉRITAGE 98 ».
C’était le modèle imaginaire qu’elle s’était inventé à partir d’une ancienne routière américaine vue dans un magazine.
Rouge profond.
Filets noirs.
Selle bicolore.
Elle connaissait chaque détail.
Elle fixa son faux réservoir sur son vélo d’occasion.
Elle installa ses canettes comme pots d’échappement.
Puis elle partit faire des tours d’impasse.
Ce que je n’avais pas remarqué, au début, c’est que quelqu’un la regardait.
Quatre maisons plus bas se trouvait un ancien garage.
Pas un garage automobile traditionnel.
Un atelier de motos artisanales.
Sur la façade, une simple plaque en métal disait :
ATELIER MOREL — MOTOS SUR MESURE.
Son propriétaire s’appelait Gérard Morel.
Tout le quartier l’appelait Gégé.
Il avait cinquante-neuf ans.
Grand.
Large d’épaules.
Crâne rasé.
Une barbe grise assez épaisse pour cacher la moitié de son visage.
Les deux bras couverts de vieux tatouages passés au bleu.
Il portait presque toujours un jean noir, de grosses chaussures de travail et un gilet sans manches couvert d’écussons provenant de rassemblements de motards.
Quand nous avions emménagé, ma mère était venue m’aider avec les cartons.
Elle avait aperçu Gérard.
Elle m’avait murmuré :
— Nathalie, fais attention avec ce genre de voisin.
Ce genre de voisin.
Je savais exactement ce qu’elle voulait dire.
L’apparence.
Les tatouages.
La carrure.
Les motos.
Le bruit.
Cette vieille habitude française de classer les gens avant même de leur avoir offert un café.
Élise n’avait jamais appris cette habitude.
Dès notre première semaine dans l’impasse, elle avait salué Gérard.
— Bonjour monsieur !
Gérard avait levé la main.
Le lendemain :
— Bonjour monsieur !
Même geste.
Pendant trois ans, cela avait été leur relation.
Un signe.
Parfois un sourire.
Rien de plus.
Le premier samedi de juin, Élise passa devant son atelier avec son faux réservoir en carton.
— VROOOOM !
Elle leva une main.
Gérard était assis sur un tabouret, devant son garage, une tasse de café entre ses énormes doigts noircis par la mécanique.
Il leva la main à son tour.
Puis il posa son café.
Il se redressa.
Et il regarda ma fille tourner dans l’impasse pendant presque deux heures.
Sans rien dire.
Le samedi suivant, Élise recommença.
Entre-temps, elle avait amélioré sa machine.
Un deuxième petit drapeau était apparu.
Elle avait dessiné une tête de loup sur le garde-boue.
Elle avait enveloppé la selle avec un morceau de simili cuir récupéré sur une vieille chaise que je comptais jeter.
Son bruit de moteur s’était également perfectionné.
Je ne sais pas combien de vidéos elle avait regardées, mais la différence était inquiétante.
Vers onze heures, elle passa devant Gérard.
Elle leva la main.
Il répondit.
Cette fois, pourtant, il sortit de son atelier.
Il attendit qu’elle termine son tour.
Puis il leva la paume.
Élise freina.
Je me levai immédiatement de ma chaise.
Je suis mère célibataire.
On développe des radars.
Même lorsque rien ne semble dangereux, on surveille.
Gérard s’accroupit au bord du trottoir.
Il posa son café.
Il montra le faux réservoir.
— C’est toi qui as fabriqué ça ?
— Oui.
— Pas mal.
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