Élise se redressa, très fière.
— J’ai raté le premier. Celui-là, c’est la deuxième version.
— Quel modèle ?
Elle le regarda comme si la réponse était évidente.
— Une Héritage 98. Rouge nacré avec filets noirs, selle deux tons, guidon haut mais pas trop.
Gérard ne souriait plus.
Il fixa ma fille.
Puis son vélo.
Puis ma fille à nouveau.
— Comment tu t’appelles ?
— Élise. Mais maman dit Lili quand elle est contente et Élise-Marie quand elle est énervée.
Même de loin, je vis Gérard retenir un sourire.
— Tu as déjà été assise sur une vraie moto ?
— Non.
— Jamais ?
Elle secoua la tête.
Il resta silencieux une seconde.
— Attends là.
Il disparut dans son atelier.
Je descendis de la terrasse.
Je m’étais approchée de notre portail lorsque Gérard ressortit en poussant une imposante moto rouge sombre.
Il l’installa sur sa béquille devant l’atelier.
— Je ne la démarre pas, dit-il. Tu peux juste t’asseoir dessus, si ta mère est d’accord.
Il leva les yeux vers moi.
J’appréciai qu’il me demande.
Je fis oui de la tête.
Élise descendit de son vélo avec un sérieux presque cérémonial.
Elle le posa soigneusement contre le trottoir.
Elle marcha vers la moto.
Elle posa un pied sur le repose-pied.
Passa une jambe par-dessus la selle.
Puis elle s’installa.
Ses pieds étaient évidemment loin du sol.
Ses mains se posèrent sur le guidon.
Elle ferma les yeux.
Et pendant trois secondes, ma fille resta parfaitement immobile.
Puis :
— Vroooom…
Gérard eut un petit rire.
Élise rouvrit les yeux.
— Monsieur Gérard ?
— Oui ?
— C’est le meilleur truc qui me soit arrivé depuis que je suis née.
Il baissa la tête.
Elle descendit immédiatement.
Elle passa la main à quelques centimètres du réservoir, sans même toucher la peinture.
— Merci de m’avoir laissée essayer.
Puis elle récupéra son vélo en carton.
Et elle repartit.
Gérard la suivit du regard.
Il ramassa sa tasse.
Il rentra dans son atelier.
La porte resta ouverte.
Mais je ne le revis pas de l’après-midi.
Ce que j’ignorais, c’est qu’à cet instant précis quelque chose venait de se rouvrir chez cet homme.
Une porte qu’il gardait fermée depuis onze ans.
Je ne l’ai appris que plus tard.
Par sa femme, Françoise.
Gérard avait eu une fille.
Elle s’appelait Juliette.
Elle était née avec une grave malformation cardiaque.
Petite, brune, les yeux noisette.
Toujours dans les jambes de son père.
Françoise me raconta plus tard qu’à trois ans Juliette connaissait déjà le nom des outils dans l’atelier.
À cinq ans, elle distinguait deux moteurs rien qu’au bruit.
À six ans, elle savait passer un chiffon sur un réservoir sans laisser la moindre trace.
Elle était obsédée par les motos.
Comme Élise.
Un jour, Juliette avait découpé dans un magazine la photo d’une grosse routière rouge de la fin des années quatre-vingt-dix.
Elle avait annoncé :
— Papa, quand je serai grande, je veux celle-là.
Gérard avait ri.
— Il faudra commencer par toucher les pieds par terre.
— Alors je vais grandir vite.
Elle n’en eut pas le temps.
Juliette mourut avant ses huit ans.
Après plusieurs opérations.
Onze ans plus tard, Gérard parlait encore rarement d’elle.
Il continuait de travailler.
Il réparait.
Il soudait.
Il fabriquait des motos extraordinaires pour des clients qui traversaient parfois la moitié du pays pour venir les chercher.
Des médecins.
Des chefs d’entreprise.
Des cadres à la retraite.
Des hommes qui commandaient une moto personnalisée pour fêter leurs cinquante ans, leurs soixante ans, leur divorce ou leur retraite.
Certains dépensaient le prix d’un studio.
Gérard construisait.
Livrait.
Serrait une main.
Puis recommençait.
Mais il ne fabriquait jamais rien pour les enfants.
Jamais.
Le soir où Élise s’était assise sur sa moto, Françoise apporta un sandwich dans l’atelier.
Elle trouva son mari debout au milieu de la pièce.
Immobile.
— Gérard ?
Il ne répondit pas tout de suite.
Puis il dit :
— Elle m’a donné le modèle.
— Qui ?
Françoise comprit avant même qu’il le précise.
Gérard prit un crayon.
Il sortit une vieille feuille de papier millimétré.
— Je vais fabriquer un vélo.
Françoise s’assit.
— Pour la petite ?
Il hocha la tête.
— Pas un jouet en plastique.
— Je me doutais bien.
— Quelque chose de propre.
— Gérard…
Il s’arrêta.
Françoise posa une main sur la table.
— Fais-le.
Il commença le soir même.
Il récupéra dans une ressourcerie un cadre de vélo vingt-quatre pouces.
Il le démonta entièrement.
Il décapa le métal.
Il renforça certaines pièces.
Puis il fabriqua à la main une coque en tôle fine, de la forme d’un réservoir de moto, mais adaptée au cadre.
Il découpa.
Soudait.
Ponçait.
Recommençait.
Françoise entendit la meuleuse jusqu’à presque minuit.
Le dimanche, il appliqua l’apprêt.
Le lundi, une première couche de rouge nacré.
Le mardi, une deuxième.
Le mercredi, une troisième.
Jeudi soir, il peignit les filets noirs à main levée.
Vendredi, il construisit une petite selle.
Du vrai cuir.
Deux couleurs.
Cousu à la main.
Françoise m’a raconté qu’elle s’était installée sur le canapé avec un livre et qu’elle avait regardé Gérard coudre pendant presque trois heures sous une lampe.
— Il ne cousait plus ses selles lui-même depuis des années, m’a-t-elle dit. Il faisait travailler un sellier. Mais celle-là, personne d’autre ne devait la toucher.
Il fabriqua deux petites sacoches.
Il raccourcit un guidon récupéré dans son stock.
Il installa des poignées neuves.
À l’arrière, il ajouta deux petites pièces chromées décoratives qui rappelaient les pots d’échappement imaginés par Élise avec ses canettes.
Sur le faux réservoir, il n’inscrivit aucune marque.
Seulement deux mots peints à la main :
HÉRITAGE 98.
Et juste dessous, beaucoup plus petit :
ÉLISE.
Le vendredi soir, deux semaines après leur première véritable conversation, le vélo était terminé.
Gérard resta longtemps à le regarder.
Françoise lui demanda :
— Tu crois qu’elle va aimer ?
Il répondit :
— Si elle n’aime pas, je change tout.
Françoise rit.
— Elle va aimer.
Le samedi, vers dix-huit heures, une camionnette s’arrêta devant notre maison.
Je préparais des coquillettes au jambon.
Élise regardait sur ma vieille tablette une vidéo sur la restauration des motos anciennes.
Elle était déjà en pyjama.
Ses cheveux étaient attachés en deux couettes complètement asymétriques qu’elle avait faites elle-même.
Quelqu’un frappa.
Élise courut ouvrir.
Gérard était devant la porte.
Jean noir.
T-shirt propre.
Barbe peignée.
Les mains derrière le dos.
— Salut, la mécanicienne.
— Bonjour monsieur Gérard.
— Tu peux venir dehors ?
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