Je croyais que l’histoire de Marius s’était terminée le soir où il s’était rendormi sur ma poitrine.
En réalité, son retour n’était que le début. Voici ce qui s’est passé après cette première nuit.
Les semaines suivantes, j’ai vécu avec une peur ridicule.
Chaque fois que Marius quittait une pièce, je me levais pour vérifier où il allait. S’il restait trop longtemps silencieux, je l’appelais aussitôt.
La première fois qu’il s’est caché sous le lit, j’ai déplacé des cartons et fini à quatre pattes sur le sol.
Marius m’observait dans l’ombre avec l’air agacé.
Il avait simplement trouvé l’endroit le plus chaud du studio.
Je me suis assis par terre et j’ai ri. Puis j’ai pleuré, parce que je venais de comprendre que j’avais encore peur de le perdre.
Le vétérinaire avait confirmé qu’il était très amaigri, mais qu’il n’avait rien d’irréparable. Il lui fallait surtout du calme, des repas réguliers et du temps.
Le mot « temps » m’avait presque fait sourire.
Marius venait de m’attendre pendant un an. Je pouvais bien apprendre à ne pas lui demander de redevenir le chat d’avant en quelques jours.
Au début, il sursautait au moindre bruit dans l’escalier.
Il mangeait vite, comme si quelqu’un allait lui retirer sa gamelle. Ensuite, il cachait quelques croquettes sous le tapis de la cuisine.
Je ne les enlevais pas tout de suite.
Je voulais qu’il comprenne qu’ici, personne ne lui volerait ses réserves.
Madeleine venait nous voir deux fois par semaine.
Elle apportait parfois de la nourriture, même si je lui répétais que ce n’était pas nécessaire. Elle répondait qu’elle ne savait pas arriver les mains vides.
Marius ne se laissait pas encore caresser par elle.
Mais il s’asseyait près de ses chaussures et lui donnait deux petits coups de tête contre la cheville.
Pour Madeleine, c’était déjà une victoire.
Un mercredi, elle est arrivée avec le morceau de couverture bleue retrouvé sous l’ancien abri.
Elle l’avait lavé doucement, puis recousu sur un tissu plus solide.
Marius l’a reniflé pendant longtemps.
Ensuite, il s’est couché dessus au milieu du salon et n’en a plus bougé de la soirée.
Madeleine s’est tournée vers la fenêtre pour cacher ses yeux humides.
Le panneau installé près de la voie verte a commencé à se remplir.
Des habitants y accrochaient les photos de chats, de chiens, parfois même d’un lapin. Nous avions ajouté des pochettes transparentes pour protéger les feuilles de la pluie.
Chaque samedi, Madeleine et moi vérifiions que tout tenait bien.
Au bout d’un mois, une femme nous a laissé un mot. Son vieux chat gris était rentré après qu’un promeneur l’avait reconnu grâce à sa photo.
Madeleine a relu le message trois fois.
— Alors, notre panneau sert vraiment à quelque chose.
Elle avait dit « notre panneau ».
Pendant des mois, j’avais eu l’impression de n’appartenir à aucun endroit. Mon ancien logement n’était plus le mien, mon travail avait changé, et je connaissais à peine mes voisins.
Mais j’avais maintenant un chat, une vieille dame qui frappait à ma porte sans prévenir et un panneau au bord d’une voie verte.
C’était peu.
Pourtant, cela ressemblait déjà à une vie.
Marius reprenait du poids.
Son pelage redevenait doux, sauf autour de la petite entaille sur son oreille. Il recommençait aussi à réclamer son repas en miaulant exactement deux fois.
Tous les jours, vers dix-sept heures, il montait sur le dossier du canapé et fixait la fenêtre.
C’était l’heure à laquelle les ouvriers de la zone industrielle rentraient à vélo.
Au début, cela me serrait le cœur.
Puis j’ai compris qu’il ne cherchait plus quelqu’un. Il vérifiait simplement que j’étais bien celui qui rentrerait le soir.
Trois mois après son retour, un vendredi de novembre, Marius a changé de comportement.
Il pleuvait depuis le matin. Le ciel était presque noir alors qu’il n’était pas encore dix-huit heures.
Je venais de rentrer lorsqu’il s’est mis à tourner devant la porte.
Il miaulait deux fois, puis grattait le bas du battant.
— Tu ne sors pas, lui ai-je dit. Pas question.
Depuis son retour, je ne le laissais jamais aller dehors seul.
Mais ce soir-là, il courait jusqu’à la fenêtre, revenait vers la porte, puis recommençait.
Je me suis agenouillé pour l’examiner.
Il a posé une patte sur ma chaussure mouillée, exactement comme autrefois lorsqu’il voulait que je le suive jusqu’à sa gamelle.
Sauf que sa gamelle était pleine.
J’ai pensé à Madeleine.
Elle venait toujours le vendredi en fin d’après-midi.
Cette fois, elle n’était pas venue.
J’ai regardé mon téléphone. Aucun message.
J’ai appelé son numéro, mais sa messagerie s’est déclenchée.
Marius a recommencé à gratter la porte.
Une inquiétude froide m’a traversé.
Madeleine vivait seule dans un petit appartement, à quinze minutes à pied. Elle m’avait donné son adresse quelques semaines plus tôt.
J’ai installé Marius dans sa caisse de transport.
Il n’aimait toujours pas cela, mais il n’a presque pas protesté.
La pluie fouettait le trottoir.
Devant l’immeuble de Madeleine, toutes les fenêtres étaient éclairées sauf la sienne.
J’ai sonné.
Aucune réponse.
J’ai appelé son portable et entendu une sonnerie très faible derrière sa porte, au rez-de-chaussée.
Marius s’est mis à miauler sans s’arrêter.
Une voisine a ouvert.
Elle n’avait pas vu Madeleine depuis la veille au matin.
Nous avons appelé les secours.
Je suis resté dans le couloir avec Marius contre moi. Je me sentais aussi inutile que le jour où il avait disparu entre les arbres.
Les secours ont trouvé Madeleine allongée dans sa cuisine.
Elle avait glissé et n’avait pas pu se relever. Elle était consciente, mais épuisée.
Lorsqu’ils l’ont installée sur un brancard, elle a tourné la tête vers moi.
— Julien ?
Puis elle a aperçu la caisse.
— Vous avez amené Marius ?
Même dans cet état, c’était sa première question.
Marius a passé une patte entre les barreaux.
Madeleine a tendu deux doigts vers lui.
Pour la première fois, il ne s’est pas reculé. Il a posé sa patte sur sa main.
— C’est lui qui m’a prévenu, ai-je dit.
Elle a fermé les yeux une seconde.
— Alors nous sommes quittes.
Elle est restée quelques jours à l’hôpital.
Son poignet était immobilisé et elle devait reprendre des forces.
Je lui rendais visite après mon travail avec un journal, quelques biscuits et des photos de Marius.
Sur l’une d’elles, il dormait dans l’évier de la cuisine.
Sur une autre, il avait la tête coincée dans un sac en papier.
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