Puis avoir eu honte parce qu’il ne pouvait évidemment pas savoir que ma petite-fille était à l’hôpital.
Je pensais à Françoise.
Quand les enfants étaient petits, c’était elle qui gardait son calme.
Moi, je paniquais intérieurement.
Elle posait une main sur mon bras et disait :
« D’abord, on arrive. Ensuite, on comprend. »
Alors j’ai essayé.
D’abord, arriver.
Ensuite, comprendre.
Une infirmière m’attendait à l’accueil.
— Monsieur Delmas ?
— Oui.
— Votre fille vient d’être prévenue. Elle nous rejoint.
— Élodie ?
— Elle va bien. Une petite plaie au front, quelques contusions. Nous la gardons un moment en observation à cause du choc.
Mes jambes ont presque cédé.
Pas complètement.
Juste assez pour que je sente à quel point j’avais eu peur.
— Je peux la voir ?
— Bien sûr.
J’ai fait deux pas.
Puis je me suis retourné.
— Le monsieur qui l’a amenée…
L’infirmière a regardé vers un couloir.
— Il attend toujours.
— C’est un motard ?
— Oui.
Je n’ai pas demandé davantage.
Pas encore.
Élodie était assise sur un lit.
Un pansement sur le front.
Les cheveux en bataille.
Une éraflure sur le coude.
Elle ressemblait beaucoup plus à elle-même que ce que mon imagination m’avait montré pendant le trajet.
Quand elle m’a vu, elle a souri.
— Salut, papi.
J’ai presque pleuré.
Évidemment, je ne l’ai pas fait.
Nous autres hommes de ma génération avons passé la moitié de notre vie à prétendre que certaines choses ne nous faisaient rien.
On progresse.
Mais lentement.
Je me suis approché.
— Tu m’as fait une de ces peurs.
— Désolée.
— Ne sois pas désolée. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle a montré son genou.
— Je suis tombée.
— J’avais compris cette partie.
— J’étais près du petit chemin derrière le gymnase. J’ai voulu éviter un chien qui courait.
— Et tes lacets ?
Elle m’a regardé comme si j’étais complètement idiot.
— Ils étaient toujours attachés.
Même à l’hôpital, elle trouvait le moyen de me corriger.
Cela m’a rassuré plus que toutes les paroles des médecins.
— Tu étais seule ?
— Il y avait des gens loin.
— Qui t’a aidée ?
Elle a pointé vaguement vers la porte.
— Le monsieur avec la moto.
Mon ventre s’est noué.
— Il ressemblait à quoi ?
— Grand. Une barbe grise. Un blouson noir.
Je savais.
Je savais avant même qu’elle continue.
— Il avait des dessins sur les bras.
Les tatouages.
— Il t’a parlé ?
— Oui.
— Il a dit quoi ?
— Il m’a demandé mon prénom. Après il me disait de garder les yeux ouverts.
Elle a réfléchi.
— Il avait l’air très inquiet.
Inquiet.
Pas dangereux.
Pas fou.
Pas voleur.
Inquiet.
— Il t’a mise sur sa moto ?
— Non !
Elle semblait presque offensée.
— Il m’a fait asseoir. Après il a cherché son téléphone, mais ça ne captait presque pas. Sa moto n’avait plus d’essence.
Je ne respirais plus.
— Répète.
— Il poussait sa moto. Il m’a trouvée par terre. Il a essayé d’appeler. Puis il est parti en courant avec sa moto.
Le bidon.
La station.
Le moteur déjà allumé.
Son visage.
Tout s’est assemblé d’un coup.
La porte s’est ouverte.
L’infirmière est revenue.
— Monsieur Delmas ?
— Le motard.
— Pardon ?
— Je veux le voir.
Elle m’a observé une seconde.
Elle devait sentir que quelque chose se passait.
— Il est dans le couloir, près de la salle d’attente.
J’y suis allé.
Je l’ai reconnu immédiatement.
Même blouson.
Même barbe.
Même silhouette massive.
Assis sur une chaise en plastique trop petite pour lui.
Les coudes sur les genoux.
Les mains jointes.
Il regardait le sol.
Il paraissait soudain beaucoup plus vieux que dans mon souvenir.
Pas un bandit.
Pas un type triomphant de son larcin.
Un homme fatigué qui attendait de savoir si une petite fille qu’il ne connaissait pas allait bien.
Il a levé la tête.
Nos regards se sont croisés.
Lui aussi m’a reconnu.
Il n’a pas fui.
Il n’a pas détourné les yeux.
Je me suis arrêté devant lui.
— Vous.
Il s’est levé lentement.
— Oui.
Sa voix était rauque.
Calme.
— C’est vous qui avez pris mon bidon.
— Oui.
Pas d’excuse.
Pas de mensonge.
Juste ce mot.
Je crois que cela m’a encore plus énervé pendant deux secondes.
— Vous auriez pu demander !
— Oui.
— Alors pourquoi vous ne l’avez pas fait ?
Il a regardé vers la chambre d’Élodie.
Puis il m’a regardé.
— Parce que votre petite-fille était par terre depuis plusieurs minutes et que j’avais déjà perdu du temps.
Je n’ai rien dit.
Il a continué.
— J’arrivais par le chemin derrière le gymnase. J’étais presque à sec. Le moteur s’est arrêté à deux cents mètres de là.
Il s’est frotté les mains.
Des mains énormes.
Abîmées.
Mains d’homme qui a travaillé dehors toute sa vie.
— Je poussais la moto quand je l’ai vue.
— Elle était inconsciente ?
— Quelques secondes, je pense.
Je me suis appuyé contre le mur.
Il l’a remarqué.
— Quand je suis arrivé près d’elle, elle a ouvert les yeux. Elle était désorientée. Elle avait du sang sur le front.
Une image m’a traversé.
Élodie seule sur ce chemin.
Son sac à côté d’elle.
Ses lacets que j’avais attachés le matin.
J’ai serré les dents.
— Vous avez appelé les secours ?
— J’ai essayé.
Il a sorti un vieux téléphone de sa poche.
Écran fendu.
— Rien. Une barre, puis plus rien. J’ai marché jusqu’à la route. J’ai arrêté deux voitures.
Il a eu un petit rire sans joie.
— Elles ont continué.
Cette phrase m’a fait mal.
Pas parce qu’elle était extraordinaire.
Justement parce qu’elle ne l’était pas.
Nous connaissons tous ce moment.
Quelqu’un au bord d’une route.
Quelqu’un qui fait signe.
Et cette seconde où l’on pense :
« Ça ne me regarde pas. »
J’ai moi-même continué ma route plus d’une fois.
Parce que j’étais pressé.
Parce que je craignais une histoire compliquée.
Parce que « quelqu’un d’autre s’arrêtera ».
— Je ne pouvais pas la mettre sur la moto dans son état, a-t-il repris. Il fallait d’abord rejoindre la route principale. J’ai vu la station un peu plus loin.
— Et vous m’avez vu sortir.
— Oui.
— Avec le bidon.
— Oui.
— Alors vous l’avez pris.
Il a baissé les yeux.
— Oui.
— Vous savez que ça s’appelle voler ?
— Je sais.
Aucune arrogance.
Aucune tentative pour embellir l’histoire.
— Je me suis dit que si je perdais encore cinq minutes à expliquer, à demander, à attendre que vous acceptiez ou refusiez…
Il s’est arrêté.
— J’ai pris une décision.
Je pensais encore pouvoir rester en colère.
Une partie de moi en avait envie.
Parce qu’il est difficile d’abandonner une colère lorsqu’on l’a nourrie pendant trois heures.
Elle finit presque par devenir une question d’honneur.
— Vous auriez pu me dire une phrase.
— Probablement.
Puis il a ajouté :
— Mais à cet instant-là, monsieur, je ne pensais pas à vous.
La phrase aurait pu être insultante.
Elle ne l’était pas.
— Je pensais à elle.
Silence.
À travers la porte, j’entendais un chariot rouler.
Une infirmière parlait doucement à quelqu’un.
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