Un motard m’a arraché mon bidon d’essence… trois heures plus tard, l’hôpital m’a appelé

La vie continuait autour de nous avec cette indifférence étrange des hôpitaux.

— Qu’est-ce que vous avez fait après ?

— J’ai versé assez d’essence pour redémarrer. Je suis retourné la chercher.

— Et vous l’avez transportée comment ?

— Une voiture s’était enfin arrêtée. Un couple de retraités.

Il a esquissé un sourire.

— Ils avaient vu la moto et la petite. La dame est restée avec elle pendant que son mari m’a aidé à dégager la route. On l’a installée dans leur voiture. J’ai roulé devant jusqu’ici.

— Pourquoi ne pas être parti ensuite ?

Il m’a regardé comme si ma question l’étonnait.

— Je voulais savoir si elle allait bien.

C’était tout.

Aucune grande déclaration.

Pas de « j’aurais fait ça pour n’importe qui ».

Pas de discours sur l’humanité.

Il voulait simplement savoir.

Je me suis assis sur la chaise à côté de lui.

La colère avait disparu.

Pas entièrement.

Il restait une petite braise ridicule.

Le réflexe d’un homme qui n’aime pas qu’on touche à ses affaires.

Puis j’ai pensé à Élodie.

À ce que représentait réellement ce bidon.

Vingt litres d’essence.

Un morceau de plastique rouge.

Une trentaine d’euros.

Et soudain, la comparaison m’a paru presque obscène.

— Comment vous vous appelez ?

Il a hésité.

— Gérard.

— Michel.

Nous nous sommes serré la main.

Sa poigne était étonnamment douce.

— Vous faites souvent ça, Gérard ?

— Voler les retraités dans les stations-service ?

J’ai eu un rire nerveux.

Le premier depuis l’appel.

— Disons… secourir des gamines.

Il a haussé les épaules.

— Non.

Puis il a regardé son blouson.

— Les gens pensent parfois que tous les types habillés comme moi passent leur temps à chercher les ennuis.

— Je l’ai pensé.

— Je sais.

Aucune rancune.

C’était presque pire.

Je me suis senti idiot.

Il a poursuivi :

— J’ai été ambulancier pendant vingt-sept ans.

Là, j’ai compris.

Le ton.

Les ordres donnés à Élodie.

« Reste éveillée. Regarde-moi. Dis-moi ton prénom. »

L’urgence dans ses yeux.

— Vous êtes à la retraite ?

— Depuis trois ans.

— Et ça vous manque ?

Il a souri.

— Le travail, non. Les collègues, oui.

Cette réponse, je la comprenais.

Moi aussi, l’usine ne me manquait pas.

Les cadences, les commandes urgentes, les réunions absurdes à sept heures trente, certainement pas.

Mais les cafés autour d’un établi ?

Les plaisanteries idiotes ?

Le bruit des machines ?

Le fait que quelqu’un remarque lorsque vous n’êtes pas là ?

Oui.

Cela me manquait davantage que je ne voulais l’admettre.

— Ma femme disait que je ne savais pas passer devant un problème sans m’en mêler, a ajouté Gérard.

Il avait utilisé le passé.

Je l’ai entendu.

— Elle est décédée ?

— Il y a six ans.

J’ai hoché la tête.

— La mienne il y a quatre ans.

Et voilà.

Deux vieux inconnus.

Un ancien ambulancier tatoué.

Un ancien chef d’atelier avec une chemise à carreaux.

Réunis dans un couloir d’hôpital par un bidon d’essence volé et deux femmes absentes.

— Elle aurait ri de cette histoire, ai-je dit.

— La mienne aussi.

Nous sommes restés silencieux.

Puis Claire est arrivée en courant.

— Papa !

Je me suis levé.

Elle m’a serré dans ses bras.

— Où est Élodie ?

— Ça va. Elle est réveillée.

Ses épaules se sont détendues.

Elle a remarqué Gérard.

— C’est lui qui l’a amenée ?

— Oui.

Elle lui a pris les mains sans hésiter.

— Merci.

Gérard s’est raidi.

Il avait supporté mon interrogatoire sans broncher, mais ce simple merci semblait le mettre terriblement mal à l’aise.

— C’est normal.

Claire a secoué la tête.

— Non.

Elle a répété :

— Merci.

Il a baissé les yeux.

À cet instant, j’ai compris quelque chose que je n’aurais jamais admis quelques heures plus tôt.

Nous parlons souvent d’une époque où les gens étaient plus solidaires.

Dans les villages.

Dans les immeubles.

À l’usine.

Dans les quartiers où tout le monde connaissait le prénom du facteur et savait chez qui déposer un enfant quand l’école fermait plus tôt.

Peut-être que nous idéalisons un peu.

Sans doute même.

Il y avait aussi des portes fermées.

Des querelles.

Des gens qui détournaient les yeux.

Mais cette nostalgie dit quelque chose de vrai : nous avons peur que le lien entre nous disparaisse.

Alors nous cherchons des signes.

Nous voulons croire qu’un inconnu s’arrêtera encore.

Que quelqu’un tendra la main.

Que nos enfants et nos petits-enfants ne grandiront pas dans un monde où chacun baisse les yeux sur son écran pendant que le voisin tombe.

Ce jour-là, ce signe portait un vieux blouson de cuir.

Et il venait de me voler de l’essence.

Gérard s’est préparé à partir.

J’ai fouillé dans ma poche.

Le ticket de caisse y était toujours.

Froissé.

Je ne sais pas pourquoi je l’avais gardé.

Je l’ai sorti.

— Au fait.

Il s’est retourné.

— Mon bidon.

— Il est à la station.

— Quoi ?

— Après avoir déposé votre petite-fille, j’ai appelé la station depuis l’accueil.

Je l’ai regardé.

— Vous avez fait quoi ?

— J’ai expliqué.

— Et ?

— Le caissier a dit que je pouvais le rapporter plus tard.

Il a presque souri.

— Il a également dit que vous étiez « le monsieur très en colère ».

Claire a éclaté de rire.

— Ça, c’est bien papa.

— Merci, Claire.

Gérard a ouvert son portefeuille.

— Je voulais vous rembourser.

— Laissez tomber.

— Non.

Il a sorti quelques billets.

J’ai refermé sa main.

— Gardez-les.

— Michel…

— Vous avez déjà payé.

Il m’a regardé.

— Comment ça ?

J’ai montré la chambre d’Élodie.

— Là.

Cela faisait un peu phrase de film.

Et je déteste les phrases de film.

Mais c’était exactement ce que je pensais.

Il a remis l’argent dans son portefeuille.

— Alors on est quittes ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que je vous dois toujours un café.

Il a souri.

Un vrai sourire cette fois.

Nous avons échangé nos numéros.

Deux semaines plus tard, Gérard est passé chez moi.

Avec le fameux bidon rouge.

Lavé.

Plein.

J’étais dans le jardin.

Il a coupé le moteur de sa moto devant le portail.

Élodie, qui faisait ses devoirs à la table de la cuisine, a couru dehors.

— Gérard !

Elle l’a appelé par son prénom avec cette facilité que les enfants ont pour transformer un inconnu en personne familière.

Il lui avait apporté une petite clochette de vélo.

— Pour quand tu croiseras encore des chiens sauvages.

— Ce n’était pas un chien sauvage.

— Je sais.

— C’était un caniche.

J’ai éclaté de rire.

Gérard aussi.

Nous avons bu un café sous la tonnelle.

Puis un deuxième.

Il a regardé ma vieille tondeuse.

— Elle fonctionne encore, ce truc ?

Je me suis senti personnellement attaqué.

— Depuis 2000.

— Ça se voit.

— Elle est parfaitement entretenue.

— Elle fume.

— Elle a du caractère.

Il s’est accroupi devant le moteur.

Dix minutes plus tard, il avait démonté une pièce que je n’avais jamais osé toucher.

— Vous savez réparer ça ?

— Un moteur reste un moteur.

— Vous étiez ambulancier.

— Avant ça, mécanicien.

À soixante et un ans, on devrait avoir compris qu’on connaît rarement toute l’histoire d’une personne au premier regard.

Pourtant, nous continuons à oublier.

Gérard et moi sommes devenus amis.

Pas comme dans les films.

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