Nous ne nous téléphonons pas chaque matin.
Nous ne faisons pas tout ensemble.
Nous ne nous racontons pas nos émotions pendant trois heures.
Nous sommes des hommes de notre génération.
Il faut rester crédibles.
Mais il passe boire un café.
Je l’aide à bricoler son garage.
Il m’emmène parfois dans son side-car, ce qui amuse énormément Élodie et terrorise Claire.
Un dimanche, il est même venu déjeuner.
Claire avait préparé un rôti.
Élodie a raconté pour la centième fois l’histoire du bidon.
— Papi criait super fort !
— Je ne criais pas.
— Tout le monde te regardait.
— J’essayais d’arrêter un voleur.
Gérard a levé son verre.
— Un excellent voleur.
— Tu étais nul, a répondu Élodie. Tu as rapporté le bidon.
Nous avons ri.
Et pendant une seconde, j’ai regardé la chaise vide près de la fenêtre.
Celle où Françoise s’asseyait toujours.
J’ai pensé qu’elle aurait aimé Gérard.
Puis j’ai pensé qu’elle m’aurait surtout rappelé à quel point je pouvais être sûr de moi.
« Alors, Michel ? Tu vois bien qu’il ne faut pas juger trop vite. »
Oui, Françoise.
Je vois.
Quelques mois ont passé.
Un après-midi, je suis retourné dans cette station-service.
Même comptoir.
Même caisse.
Le jeune employé m’a reconnu.
— Ah, monsieur le bidon !
Voilà donc ce que j’étais devenu.
— Apparemment.
Il a ri.
— Votre copain va bien ?
Votre copain.
J’ai aimé ce mot.
— Oui.
En sortant, j’ai vu une femme âgée près de sa voiture.
Capot ouvert.
Elle regardait le moteur avec désespoir.
Des voitures passaient.
Personne ne s’arrêtait.
J’ai fait trois pas.
Puis mon ancien réflexe est revenu.
« Quelqu’un va l’aider. »
Après tout, j’avais mes courses.
Des produits frais dans le coffre.
Un rendez-vous chez le dentiste une heure plus tard.
Puis j’ai pensé à une fillette couchée sur un chemin.
À un homme poussant sa moto.
À deux voitures qui ne s’étaient pas arrêtées.
Je me suis approché.
— Vous avez un problème, madame ?
Elle m’a regardé.
— Elle ne veut plus démarrer.
— On va regarder.
Je n’ai pas accompli un miracle.
La batterie était simplement à plat.
Un autre automobiliste a fini par s’arrêter.
Nous avons sorti des câbles.
Dix minutes plus tard, la voiture redémarrait.
La dame a voulu me donner de l’argent.
J’ai refusé.
Elle a insisté.
J’ai encore refusé.
En remontant dans ma voiture, j’ai souri.
J’aurais aimé prétendre que Gérard avait fait de moi un homme nouveau.
Ce serait exagéré.
Je continue à râler.
Je continue à penser que certaines choses étaient mieux avant.
Je continue à vérifier deux fois mes tickets de caisse.
Je continue à expliquer à Élodie que ma vieille tondeuse pourrait encore tenir vingt ans.
Elle continue à ne pas me croire.
Mais désormais, lorsqu’une situation me paraît évidente, j’essaie d’attendre quelques secondes avant de décider ce qu’elle signifie.
Parce que je me suis trompé sur Gérard.
Complètement.
Pour moi, il était un voleur.
Pour les gens de la station, un motard inquiétant.
Pour les automobilistes qui l’avaient croisé sur le bord de la route, peut-être simplement un type qu’il valait mieux éviter.
Pour Élodie, il était l’homme qui lui répétait :
— Reste avec moi. Regarde-moi. Ne ferme pas les yeux.
Le même homme.
Quatre histoires différentes.
Et seule une personne connaissait toute la vérité.
Cette nuit-là, après l’hôpital, j’avais retrouvé le ticket de caisse dans ma poche.
Je l’avais posé sur la table de la cuisine.
Élodie buvait un chocolat chaud.
Claire était rentrée chez elle chercher quelques vêtements.
La maison était silencieuse.
— Papi ?
— Oui ?
— Pourquoi tu regardes le ticket ?
J’avais haussé les épaules.
— Je pensais au bidon.
— Il te l’a quand même volé.
J’avais souri.
— Techniquement, oui.
— Tu es encore fâché ?
Je m’étais tourné vers elle.
Avec son pansement sur le front.
Ses cheveux mal attachés.
Son verre entre les mains.
Vivante.
— Non.
— Pourquoi ?
J’avais réfléchi.
Puis je lui avais répondu :
— Parce que parfois, on croit qu’on nous prend quelque chose alors qu’en réalité, cette chose est simplement en train d’aller là où elle est beaucoup plus utile.
Elle avait froncé les sourcils.
— C’est une phrase de vieux.
— Merci.
— Mais j’ai compris.
Puis elle avait bu une gorgée.
Quelques secondes plus tard, elle avait ajouté :
— Tu devrais quand même écrire ton prénom sur le prochain bidon.
J’avais éclaté de rire.
Le ticket est toujours chez moi.
Dans le tiroir du buffet.
Françoise y rangeait autrefois les papiers importants.
Les garanties.
Les factures.
Les vieilles cartes postales.
Je ne saurais pas dire pourquoi j’ai conservé ce morceau de papier.
Il ne prouve rien.
L’encre commence déjà à pâlir.
Dans quelques années, elle aura probablement complètement disparu.
Mais je sais ce qu’il représente.
Le jour où j’ai cru perdre vingt litres d’essence.
Et où j’ai découvert que ma petite-fille avait gagné de précieuses minutes.
Le jour où j’ai cru rencontrer un voleur.
Et où j’ai rencontré un ami.
Le jour où un homme que tout le monde regardait avec méfiance s’est montré plus présent que plusieurs personnes parfaitement respectables qui avaient continué leur route.
À notre âge, on accumule tellement de certitudes qu’elles deviennent parfois plus lourdes que nos souvenirs.
On sait comment sont « les jeunes ».
Comment sont « les gens des villes ».
Comment sont « les motards ».
Comment sont « les riches ».
Comment sont « les pauvres ».
Comment sont « les gens d’aujourd’hui ».
Et puis la vie vous envoie Gérard.
Un homme qui vous arrache un bidon des mains.
Et vous oblige, sans le vouloir, à revoir une partie de ce que vous pensiez savoir.
Je n’excuse toujours pas le vol.
Gérard non plus, d’ailleurs.
Quand nous racontons l’histoire, il précise toujours :
— Pour information, je recommande normalement de demander l’autorisation avant de prendre le carburant d’un inconnu.
Et moi j’ajoute :
— Pour information, je recommande de répondre rapidement si un ancien ambulancier vous dit qu’il s’agit d’une urgence.
Nous rions.
Élodie lève les yeux au ciel.
Claire dit que nous sommes deux vieux gamins.
Peut-être.
Mais il y a pire façon de vieillir.
Depuis ce jour, lorsque j’entends quelqu’un soupirer que « plus personne n’aide personne », je pense à Gérard.
Je pense aussi au couple de retraités qui s’est finalement arrêté près d’Élodie.
Au caissier qui a accepté d’écouter une histoire invraisemblable.
Aux infirmières.
À tous ces petits gestes qui ne feront jamais la une de quoi que ce soit.
La solidarité n’a pas toujours une belle tête.
Elle n’arrive pas forcément avec les bons mots.
Parfois, elle porte un blouson élimé.
Elle a les mains noires de cambouis.
Elle ne dit même pas bonjour.
Et, dans les cas les plus improbables, elle vous vole votre bidon d’essence avant de sauver ce que vous avez de plus précieux.






