Je pensais que l’histoire était terminée. Puis ma femme m’a obligé à écouter le bruit depuis leur chambre.
Après mon mail au syndic, les voisins n’ont plus frappé à notre porte.
Pendant trois jours, silence total.
Je me suis dit qu’ils avaient enfin compris. Que mon message avait été suffisamment clair et qu’ils allaient arrêter de se comporter comme si leur fille était le centre de l’immeuble.
J’étais presque fier de moi.
Ma femme, elle, ne me parlait presque plus.
Pas vraiment la guerre froide. Plutôt cette façon qu’elle avait de répondre par des mots très courts.
— Tu veux manger quoi ?
— Peu importe.
— Tu regardes la télé ?
— Non.
— Tu es encore fâchée ?
— Je réfléchis.
Quand elle disait qu’elle réfléchissait, ce n’était jamais bon pour moi.
Le quatrième soir, elle a attendu que je termine ma journée de travail. Il était un peu plus de 19h.
Elle s’est assise en face de moi, les bras croisés.
— Le syndic propose qu’on se rencontre demain avec les voisins.
J’ai levé les yeux au ciel.
— Pour parler de ma douche ?
— Pour parler du bruit.
— C’est pareil.
— Non. Ce n’est pas pareil.
Je lui ai demandé ce qu’elle voulait dire. Elle m’a répondu qu’on ne savait même pas à quoi ressemblait le bruit depuis leur appartement.
Je lui ai rappelé que c’était de l’eau qui coulait.
Pas une perceuse.
Pas une fête.
Pas un meuble qu’on traînait sur le sol.
De l’eau.
Elle m’a regardé comme si j’étais particulièrement lent.
— Tu ne sais pas ce qu’ils entendent.
— Et eux ne savent pas à quel point c’est important pour moi de prendre ma douche avant de dormir.
Elle a soupiré.
— Tu t’entends parler ?
Oui, je m’entendais parler.
Et, sur le moment, je trouvais que j’avais parfaitement raison.
Le lendemain, nous nous sommes retrouvés dans le petit local commun du rez-de-chaussée.
Il y avait le représentant du syndic, les voisins, ma femme et moi.
La mère avait l’air épuisée. Pas simplement fatiguée après une mauvaise nuit. Épuisée comme quelqu’un qui n’avait pas dormi correctement depuis des mois.
Le père, lui, restait très droit sur sa chaise.
Il ne me regardait presque pas.
Le représentant du syndic a commencé par dire qu’il ne s’agissait pas de désigner un coupable.
J’ai immédiatement répondu :
— Tant mieux, parce que prendre une douche n’est pas une faute.
Ma femme m’a donné un petit coup de pied sous la table.
La mère a baissé les yeux.
Son mari a serré les mâchoires.
Le représentant a continué calmement. Il a expliqué que les immeubles anciens avaient parfois des problèmes de tuyauterie, de vibrations ou de mauvaise isolation.
Puis il nous a demandé si nous accepterions de faire un test.
Un test.
Comme si nous étions dans une émission de télévision.
Le principe était simple.
Ma femme ferait couler la douche chez nous pendant que je resterais dans la chambre de leur fille.
J’ai presque ri.
— Vous voulez que j’entre dans leur appartement pour écouter ma propre douche ?
— Exactement, a répondu ma femme.
Je n’avais aucune envie de le faire.
Mais refuser devant tout le monde aurait donné l’impression que j’avais peur d’entendre quelque chose.
Alors j’ai accepté.
Nous sommes montés.
C’était la première fois que j’entrais chez eux.
Je m’attendais à un appartement en désordre, avec des jouets partout, des murs sales et une famille qui se serait installée là sans jamais faire attention à rien.
Je ne sais même pas pourquoi j’imaginais ça.
Peut-être parce qu’il était plus facile de les mépriser si je me racontais qu’ils vivaient mal.
Mais leur appartement était propre.
Petit, mais propre.
Il y avait quelques dessins accrochés au réfrigérateur et une paire de minuscules chaussures rangée près de l’entrée.
La chambre de leur fille se trouvait juste derrière le mur de notre salle de bain.
Il y avait un petit lit, une veilleuse et trois livres posés sur une caisse en bois.
Rien d’extraordinaire.
Rien d’envahissant.
Juste la chambre d’une petite fille.
Le père m’a montré l’endroit où je devais me placer.
— En général, elle dort là, la tête contre ce mur.
Son ton n’était pas agressif.
C’était presque pire.
Je me suis assis sur une petite chaise pendant que ma femme retournait chez nous.
Quelques secondes plus tard, la douche s’est mise à couler.
Et là, j’ai compris.
Ce n’était pas simplement le bruit de l’eau.
Le mur vibrait.
Un grondement sourd traversait la cloison, suivi d’une sorte de claquement régulier dans les tuyaux.
Tac.
Tac.
Tac.
À chaque changement de pression, quelque chose cognait derrière le mur.
Le son semblait beaucoup plus fort dans cette chambre que dans notre propre salle de bain.
On aurait dit qu’une vieille machine fonctionnait à l’intérieur de la cloison.
Le père ne disait rien.
Il me laissait écouter.
Au bout de trente secondes, ma femme a changé la position du robinet.
Le bruit est devenu encore plus fort.
La caisse en bois sous les livres vibrait légèrement.
Je me suis levé pour toucher le mur.
Je sentais les coups dans ma paume.
Tac.
Tac.
Tac.
Je n’avais plus rien à dire.
Le père a fini par murmurer :
— Elle ne se réveille pas toujours. Mais quand elle se réveille, elle a peur. Après, il faut parfois une heure pour la rendormir.
Je me suis tourné vers lui.
— Pourquoi vous n’avez pas expliqué que c’était aussi fort ?
Il m’a regardé pour la première fois.
— On a essayé.
La phrase m’a frappé plus fort que le bruit du tuyau.
On a essayé.
Il n’a rien ajouté.
Il n’avait pas besoin.
Ils étaient venus avant notre achat.
Ils nous avaient prévenus.
Ils étaient venus une première fois après notre emménagement.
Puis une deuxième.
À chaque fois, ils avaient été polis.
Et moi, j’avais entendu une demande là où ils tentaient simplement de nous expliquer un problème.
Quand nous sommes revenus dans le local commun, je suis resté silencieux.
Le représentant du syndic a proposé de faire passer quelqu’un pour examiner les conduites et la fixation des tuyaux.
Il a aussi parlé d’un panneau isolant ou d’une protection autour de certaines canalisations.
Je n’écoutais qu’à moitié.
J’avais encore dans la tête le petit lit contre le mur.
Et le bruit.
Tac.
Tac.
Tac.
Ma femme a accepté immédiatement qu’une personne vienne examiner notre salle de bain.
Moi, je n’ai rien dit.
En remontant chez nous, elle m’a demandé :
— Alors ?
— C’est bruyant.
— C’est tout ?
— Qu’est-ce que tu veux que je dise ?
Elle s’est arrêtée au milieu de l’escalier.
— Que tu leur dois des excuses.
J’ai répondu que je n’allais pas m’excuser d’avoir pris une douche.
Elle a fermé les yeux pendant deux secondes.
— Personne ne te demande de t’excuser d’avoir pris une douche. Tu dois t’excuser de leur avoir parlé comme s’ils valaient moins que nous parce qu’ils sont locataires.
Je suis reparti sans répondre.
C’était plus facile de monter les marches que de l’écouter.
Ce soir-là, je me suis douché à 20h15.
Je n’ai rien annoncé.
Je n’ai pas dit que je faisais un effort.
Je ne voulais surtout pas que ma femme pense qu’elle avait gagné.
À minuit, j’étais devant la télévision, pas encore couché.
Je me sentais sale.
Pas physiquement.
Enfin, peut-être un peu, parce que j’avais cuisiné après ma douche et que j’avais chaud.
Mais ce n’était pas ça.
Je repensais à mon mail.
« Nous sommes ici chez nous en tant que propriétaires. »
Je l’avais écrit comme si eux vivaient dans une tente installée illégalement dans le couloir.
Ils payaient pour habiter là.
C’était leur maison aussi, même si leur nom ne figurait pas sur un acte de vente.
Le lendemain matin, je me suis réveillé à 5h10.
J’avais besoin d’aller aux toilettes.
Dans le couloir, j’ai entendu leur fille pleurer à travers le mur.
Pas très fort.
Un petit sanglot fatigué.
Puis la voix de son père.
— Chut, ma puce. Papa est là.
Quelques minutes plus tard, j’ai entendu leur porte d’entrée.
Par la fenêtre, j’ai vu le père sortir avec un sac sur l’épaule.
Il partait travailler.
Il avait probablement passé une partie de la nuit à rendormir sa fille, et il quittait déjà l’immeuble.
Je suis retourné me coucher.
Mais je n’ai pas réussi à me rendormir.
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