Un samedi, Laurent s’est assis sur le tapis avec une pelote de laine rouge trouvée dans le cabas.
Il l’a fait rouler doucement.
Rémi l’a regardée passer.
Puis il a tendu la patte.
Laurent a recommencé.
Au bout de quelques minutes, Rémi courait derrière la pelote dans tout le salon.
Je n’avais jamais vu Laurent rire comme cela.
Rémi non plus n’avait jamais joué devant moi.
C’était comme si, pendant quelques instants, ils avaient tous les deux oublié qu’ils étaient censés être en deuil.
Au début du printemps, Laurent a terminé de vider la maison.
Il avait décidé de garder quelques meubles, les lettres et le carnet.
Le reste devait être donné ou transmis à des personnes qui en auraient besoin.
Le dernier jour, nous sommes restés devant la porte de Marguerite.
Le jardin commençait à reprendre vie.
Quelques jonquilles poussaient près de la clôture.
« Je vais devoir vendre la maison », a dit Laurent. « Je ne peux pas l’entretenir à distance. »
J’ai regardé la fenêtre de la cuisine.
« Je comprends. »
Mais l’idée qu’un inconnu s’installe là me faisait mal.
J’avais l’impression que Marguerite allait disparaître une deuxième fois.
Laurent a dû le voir sur mon visage.
« J’ai pensé à quelque chose », a-t-il dit. « Avant de prendre une décision, je voudrais remettre le jardin en état. Maman y tenait beaucoup. »
Nous avons commencé le dimanche suivant.
Au début, il n’y avait que Laurent et moi.
Puis une voisine du bout de la rue est venue nous prêter un râteau.
Un homme qui promenait son chien nous a aidés à déplacer de vieilles jardinières.
Une dame âgée s’est arrêtée devant le portail.
Elle connaissait Marguerite depuis plus de vingt ans.
Nous l’avons invitée à prendre un café.
Le dimanche d’après, elle est revenue avec un gâteau aux pommes.
Petit à petit, le jardin de Marguerite est devenu un lieu où les gens s’arrêtaient.
Certains apportaient une plante.
D’autres une chaise.
Les conversations duraient parfois cinq minutes.
Parfois tout l’après-midi.
Je travaillais toujours depuis chez moi.
J’avais toujours des factures à payer et quatre chats à nourrir.
Mais lorsque quelqu’un restait devant ma porte après avoir fini de parler, je ne regardais plus immédiatement l’heure.
J’avais enfin compris que certaines personnes ne cherchent pas un sujet de conversation.
Elles cherchent seulement une raison de ne pas rentrer tout de suite dans une maison vide.
Laurent a finalement loué la maison à une femme de son âge qui venait de perdre son mari.
Elle s’appelait Élisabeth.
Elle avait un vieux chien calme et une passion pour les rosiers.
Le jour de son arrivée, elle s’est présentée avec une tarte encore chaude.
Elle a demandé si cela nous dérangeait qu’elle conserve les plantes de Marguerite.
Laurent a eu les larmes aux yeux.
« Je crois que cela lui aurait fait plaisir », a-t-il répondu.
Rémi a mis plus de temps à accepter Élisabeth.
Pendant plusieurs jours, il a observé sa maison depuis ma fenêtre.
Un matin, elle a laissé sa porte ouverte pendant qu’elle arrosait les fleurs.
Rémi a traversé le petit passage entre nos deux jardins.
Je l’ai suivi, inquiète.
Il est entré dans l’ancienne cuisine de Marguerite.
Il a reniflé les pieds de la table.
Il a regardé le coin où se trouvait autrefois son panier.
Puis il est revenu vers la porte.
Élisabeth s’est accroupie sans essayer de le toucher.
« Tu peux venir quand tu veux », lui a-t-elle dit.
Rémi s’est assis devant elle.
Après quelques secondes, il lui a permis de caresser son écharpe verte.
À partir de ce jour, il a pris l’habitude de passer ses matinées chez Élisabeth et ses nuits chez moi.
Il avait deux portes ouvertes.
Peut-être même trois, lorsque Laurent venait le samedi.
Un an après la mort de Marguerite, nous nous sommes retrouvés dans le jardin.
Laurent avait apporté les lettres.
Élisabeth avait préparé du café.
Plusieurs voisins étaient venus avec des gâteaux, des chaises pliantes et des souvenirs.
Nous avons planté un petit rosier près de la clôture.
Pas de plaque.
Pas de grand discours.
Seulement une pelote de laine rouge attachée quelques instants à une branche, avant que Rémi ne l’attrape et ne parte avec.
Tout le monde a ri.
Laurent s’est approché de moi.
« Vous savez, j’ai longtemps cru que j’étais arrivé trop tard. »
J’ai regardé Rémi jouer dans l’herbe.
« Pour certaines choses, oui », ai-je répondu doucement.
Il a baissé les yeux.
« Mais pas pour toutes. »
Il a acquiescé.
Puis il est allé s’asseoir près d’Élisabeth pour lui raconter une histoire sur sa mère.
Le soir, après le départ des voisins, j’ai retrouvé Rémi sur le vieux fauteuil.
Son écharpe verte était un peu usée.
Quelques fils dépassaient.
Je l’ai prise délicatement et j’ai réparé les mailles comme j’ai pu.
Rémi n’a pas protesté.
Il a posé sa patte sur mon poignet.
Dans le tiroir, le mot de Marguerite était toujours là.
Au dos, sous la phrase que j’avais écrite un an plus tôt, j’en ai ajouté une nouvelle :
« Rémi a plusieurs maisons maintenant. Et ton fils a enfin retrouvé le chemin de la tienne. »
J’ai rangé le papier.
Puis je me suis assise dans le fauteuil avec Rémi contre moi.
Pendant longtemps, j’avais cru que les gens disparaissaient en laissant derrière eux un vide impossible à remplir.
Je comprends aujourd’hui que ce n’est pas toujours vrai.
Parfois, ils laissent une habitude.
Une phrase.
Une boîte de biscuits.
Un vieux fauteuil.
Ou un chat portant une écharpe verte.
Ces choses ne remplacent pas une personne.
Elles nous apprennent seulement à continuer ce qu’elle avait commencé.
Marguerite avait ouvert sa porte à Rémi un soir d’hiver.
Puis elle avait laissé Rémi ouvrir la mienne.
Grâce à lui, Laurent avait retrouvé sa mère dans des lettres jamais envoyées.
Élisabeth avait trouvé un jardin où recommencer.
Et moi, j’avais enfin appris à rester cinq minutes de plus.
Rémi dort encore parfois devant la porte d’entrée.
Mais il ne semble plus attendre le retour de quelqu’un.
Il écoute les pas dans la rue.
Il reconnaît ceux de Laurent.
Ceux d’Élisabeth.
Et ceux des voisins qui viennent partager un café.
Alors il se lève, étire lentement ses pattes et va les accueillir.
Comme s’il savait désormais une chose que nous mettons parfois toute une vie à comprendre.
L’amour ne disparaît pas toujours avec ceux qui nous quittent.
Parfois, il change simplement d’adresse.
Et lorsqu’une porte reste ouverte, il finit toujours par retrouver son chemin.






