Voici la suite de l’histoire de Marcel.
Je croyais que le pire avait été de le sentir s’éteindre contre mon front.
Je me trompais.
Le pire a commencé au lever du jour, lorsque la chambre s’est remplie d’une lumière grise et que j’ai compris que je devais retirer ma main de ses pattes.
Marcel était toujours couché contre moi.
Son corps était devenu froid, mais son visage semblait paisible. Pour la première fois depuis des semaines, il n’avait plus l’air fatigué.
J’ai pris la vieille couverture bleue qu’il aimait et je l’ai enveloppé dedans.
Puis je l’ai porté jusqu’au rez-de-chaussée, marche après marche, avec la même prudence que lorsqu’il était encore vivant.
Je suis resté près de son panier jusqu’à l’ouverture du cabinet vétérinaire.
Quand j’ai appelé, je n’ai réussi à prononcer que son nom. La vétérinaire a compris.
Quelques jours plus tard, je suis revenu chercher une petite urne en bois clair.
Seize années de réveils trop matinaux, de poils sur mes pulls et de nuits difficiles tenaient maintenant dans une boîte qui pesait moins qu’un sac de courses.
Je l’ai posée sur l’étagère du salon, à côté d’une photo de Marcel jeune, assis dans un carton de déménagement avec son oreille déchirée et son air mécontent.
Les premières semaines, la maison m’a paru fausse.
Je continuais à ouvrir doucement la porte d’entrée. Je regardais où je posais les pieds dans l’escalier. Le soir, je laissais une place libre sur le canapé.
Je pensais que le chagrin serait quelque chose de lourd.
En réalité, il était souvent minuscule.
Une touffe de poils roux derrière un meuble.
Une boîte de pâtée achetée par habitude.
Un rayon de soleil sur le rebord de la fenêtre où Marcel ne pouvait plus monter.
Je n’arrivais plus à dormir dans ma chambre.
Chaque fois que je regardais l’escalier, je revoyais ses pattes tremblantes. Je me demandais combien de temps il lui avait fallu pour gravir ces quatorze marches.
La vétérinaire m’a assuré qu’il avait choisi son endroit et sa personne.
Elle m’a dit que certains animaux trouvent une force inattendue lorsqu’ils savent exactement où ils veulent être.
J’ai voulu la croire.
Mais la culpabilité ne disparaît pas simplement parce qu’on lui explique qu’elle n’a aucune raison d’exister.
Deux mois après sa mort, j’ai rassemblé son panier, ses bols et les sachets de nourriture qu’il n’avait pas mangés.
J’ai tout placé dans ma voiture pour les donner au petit refuge où je l’avais rencontré seize ans plus tôt.
Le bâtiment avait changé, mais l’odeur était la même.
Un mélange de litière, de désinfectant et de nourriture pour animaux.
Une femme d’une cinquantaine d’années m’a accueilli. Elle s’appelait Anne.
Elle ne travaillait pas là à l’époque de Marcel, mais elle m’a écouté raconter son histoire sans m’interrompre.
Alors que je posais les sacs dans la réserve, un bruit faible est venu d’une pièce voisine.
Anne a ouvert la porte.
Dans un enclos, une chatte grise était recroquevillée au fond d’une caisse. Elle avait le poil terne, les yeux jaunes et une petite cicatrice sur le nez.
« Elle s’appelle Rosalie », m’a expliqué Anne. « Elle a treize ans. Sa maîtresse est entrée en maison de retraite. Depuis son arrivée, elle ne sort presque pas. »
Je me suis approché.
Rosalie a reculé jusqu’au fond.
« Je ne peux pas adopter un autre chat », ai-je dit immédiatement.
Anne n’a pas insisté.
« Je ne vous l’ai pas demandé. »
Puis elle m’a tendu une chaise en plastique.
« Asseyez-vous simplement cinq minutes. Elle supporte mieux les gens quand ils ne lui demandent rien. »
Cette phrase m’a arrêté.
Je me suis assis.
Rosalie n’est pas sortie. Elle n’a pas essayé d’être sympathique.
Et, sans que je sache pourquoi, cela m’a fait sourire pour la première fois depuis la mort de Marcel.
Je suis revenu le samedi suivant.
Je prétendais que c’était pour apporter deux couvertures. Pourtant, je me suis retrouvé de nouveau devant la caisse de Rosalie.
Quelques semaines plus tard, elle mangeait pendant que j’étais dans la pièce.
Au bout de deux mois, elle est venue s’asseoir près de ma chaussure.
Je n’ai pas essayé de la toucher.
Je savais que certaines présences avaient besoin de temps.
Un après-midi, une dame appelée Madame Lenoir est venue au refuge.
Elle avait presque soixante-dix ans. Son mari était mort l’année précédente et elle cherchait un chat calme pour son appartement.
Anne lui a présenté Rosalie.
La chatte a immédiatement disparu derrière sa couverture.
« Elle ne m’aime pas », a murmuré Madame Lenoir.
Je me suis surpris à répondre.
« Elle a seulement peur qu’on l’abandonne encore. »
Je lui ai raconté comment Marcel était resté trois jours sous mon lit avant de venir s’asseoir contre ma jambe.
« Certains chats ne montrent pas tout de suite qu’ils vous choisissent », ai-je ajouté. « Mais quand ils le font, ils restent vraiment. »
Madame Lenoir s’est assise sur la chaise.
Une semaine plus tard, elle est revenue chercher Rosalie.
Avant de partir, elle m’a serré la main.
« Je crois que nous avons toutes les deux besoin de quelqu’un qui ne nous presse pas », m’a-t-elle dit.
Après cela, j’ai commencé à aider régulièrement au refuge.
Je nettoyais les bols, pliais les couvertures et transportais les sacs de litière.
Mais ce que je faisais le plus souvent, c’était m’asseoir près des chats qui ne voulaient voir personne.
Je ne cherchais pas à les faire sortir.
Je restais simplement là.
Je connaissais cette langue.
Pendant des mois, je n’ai ramené aucun animal chez moi.
Je ne voulais pas que quelqu’un prenne la place de Marcel. Cette idée me donnait l’impression de le trahir.
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