Le petit garçon a couru vers ce motard géant… puis un simple prénom l’a fait tomber à genoux

Pendant douze Noëls, ce motard géant apportait des jouets aux enfants d’un foyer. Puis un garçon de six ans prononça un prénom oublié.

— Gérard ! Attends !

Le directeur du foyer venait à peine de couper la chaîne devant l’entrée que le petit garçon jaillit du bâtiment.

Il n’avait pas mis son manteau correctement. Une manche pendait dans son dos. Ses lacets étaient défaits. Derrière lui, une éducatrice courait en criant son prénom.

Mais l’enfant ne ralentissait pas.

Il fonçait droit vers le plus impressionnant des trente motards alignés dans la cour.

Gérard, cinquante-deux ans, un mètre quatre-vingt-dix, plus de cent kilos, une barbe grise jusque sur la poitrine et des mains larges comme des battoirs, venait de poser sa béquille.

Il eut à peine le temps d’enlever ses gants.

Le garçon s’accrocha à sa jambe.

— Père Noël motard ! Tu es venu ! Je savais que tu viendrais !

Autour d’eux, les moteurs s’éteignirent les uns après les autres.

Le silence qui suivit fut presque irréel.

Gérard baissa les yeux.

Depuis douze ans, il faisait cette tournée de Noël.

Depuis douze ans, des enfants riaient devant ses grosses bottes, tiraient sur sa barbe, lui demandaient s’il était vraiment le Père Noël.

Mais ce garçon-là venait d’arriver au foyer quelques semaines plus tôt.

Il ne pouvait pas connaître ce surnom.

Personne ne le lui avait expliqué.

Et surtout…

Une semaine auparavant, Gérard avait reçu une lettre qui ne le quittait plus.

Elle était encore pliée dans la poche intérieure de son blouson.

Une simple enveloppe blanche.

Trois paragraphes.

Et une phrase soulignée au stylo :

« Depuis son arrivée, Lucas demande chaque jour si le Père Noël motard viendra cette année. »

Gérard l’avait relue plusieurs fois dans son garage.

Sa femme, Monique, l’avait trouvé assis sur un vieux tabouret, la lettre entre les doigts.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Il avait simplement répondu :

— J’en sais rien.

Puis il avait ajouté, presque pour lui-même :

— Mais ce gosse me connaît.

Ce matin-là, dans la cour du foyer, Gérard posa finalement un genou à terre.

La neige fondue trempait déjà son jean.

Il s’en moquait.

— Dis-moi, bonhomme… comment tu sais comment on m’appelle ?

Lucas sourit.

Ce sourire-là, Gérard le connaissait.

Pas assez pour comprendre immédiatement.

Mais assez pour sentir quelque chose remuer très loin dans sa mémoire.

Il avait déjà vu ces yeux.

Cette façon de serrer les lèvres avant de répondre.

Cette prudence d’enfant qui semble demander silencieusement :

« Tu vas rester, toi aussi ? »

Gérard approcha doucement.

— Qui t’a parlé du Père Noël motard ?

Lucas répondit :

— Maman.

La cour entière sembla se figer.

— Ta maman ?

— Oui. Elle m’avait dit que tu venais tous les Noëls.

Gérard déglutit.

— Comment elle s’appelle, ta maman ?

Lucas leva le visage.

— Marie.

Gérard posa une main dans la neige pour ne pas tomber.

Douze ans venaient de lui revenir en pleine poitrine.

Douze ans plus tôt, il n’y avait pas trente motos.

Il n’y en avait que cinq.

Et personne ne parlait encore du « Père Noël motard ».

À l’époque, Gérard approchait de la quarantaine.

Il tenait un petit garage automobile dans une zone artisanale à la sortie d’une ville de Haute-Vienne.

Un bâtiment sans charme, avec deux ponts élévateurs, une machine à café toujours trop chaude et un calendrier qu’il oubliait de changer avant février.

Les habitués entraient sans frapper.

— Salut Gérard, tu peux regarder mon embrayage ?

— Ça fait un bruit bizarre depuis trois jours.

— Tu me fais ça pas trop cher, hein ?

Il râlait beaucoup.

Mais il réparait souvent les voitures des anciens du coin à prix coûtant.

Et quand quelqu’un n’avait vraiment pas les moyens, la facture avait parfois tendance à disparaître sous une pile de papiers.

On le surnommait « Le Tank ».

Personne ne se souvenait exactement pourquoi.

Certains parlaient d’une bagarre dans un bal populaire au début des années quatre-vingt-dix.

D’autres prétendaient que c’était simplement parce qu’il traversait tout sans jamais s’arrêter.

Gérard, lui, ne confirmait rien.

— Les histoires de jeunesse, ça reste dans la jeunesse.

C’était tout.

Ce que presque personne ne savait, c’était qu’il avait passé une grande partie de son enfance en foyers et en familles d’accueil.

Sa mère n’avait jamais réussi à se stabiliser.

Son père n’avait jamais vraiment existé autrement que sous la forme d’un nom sur un document.

Gérard avait donc appris très tôt à reconnaître les sacs en plastique contenant toutes les affaires d’un enfant.

Les chambres où l’on ne déballe pas complètement ses vêtements.

Les adultes qui disent :

« Ici, tu seras bien. »

Et les nuits où l’on se demande combien de temps « ici » va durer.

À dix-huit ans, il était sorti du système avec un sac de sport, quelques centaines de francs économisés et aucune idée de ce qu’il allait faire de sa vie.

Quand on lui demandait de raconter cette époque, il coupait court.

— Personne n’est venu me chercher.

Puis, après quelques secondes, il ajoutait parfois :

— Alors un jour, je me suis dit que j’allais devenir celui qui vient.

Il avait appris la mécanique.

Il s’était mis à travailler.

Puis il avait découvert les motos.

Pas les clubs de cinéma avec les bagarres à chaque station-service.

Des gars ordinaires.

Des maçons.

Un ancien facteur.

Un plombier.

Deux chauffeurs routiers.

Un infirmier à la retraite.

Des hommes aux genoux abîmés, aux divorces compliqués, aux enfants partis vivre loin.

Des gens qui trouvaient sur la route une fraternité que la vie quotidienne ne leur donnait plus toujours.

Gérard avait enfin eu le sentiment d’appartenir quelque part.

Puis il avait rencontré Monique.

Elle travaillait alors dans une petite librairie.

Elle avait ce don très français de pouvoir dire énormément avec une seule expression du visage.

Quand Gérard racontait une bêtise, elle le regardait par-dessus ses lunettes.

Il comprenait immédiatement.

Ils s’étaient mariés sans grandes cérémonies.

Salle communale.

Quarante invités.

Un cousin chargé de la musique.

Une pièce montée légèrement penchée.

Et un déjeuner qui avait duré jusqu’au soir parce que personne ne voulait rentrer.

Ils voulaient des enfants.

Ils en avaient parlé très tôt.

Une chambre avait même été repeinte.

Puis les années étaient passées.

Consultations.

Attentes.

Espoirs.

Déceptions.

Les petites phrases maladroites des proches au repas du dimanche :

— Ça viendra quand vous y penserez moins.

Ou :

— Vous êtes peut-être trop stressés.

Monique souriait.

Gérard changeait de sujet.

Un soir, après une nouvelle mauvaise nouvelle, il était resté longtemps dans son garage.

Puis il avait dit à sa femme :

— On n’a peut-être pas d’enfant à nous.

Il avait marqué une pause.

— Mais ça nous empêche pas de faire quelque chose pour ceux qui n’ont personne.

C’est ainsi qu’était née l’idée.

Pour le premier Noël, cinq motards seulement avaient accepté.

Ils avaient rempli une caisse de jouets.

Quelques voitures miniatures.

Des poupées.

Des jeux de société.

Des livres.

Des ballons.

Ils avaient attaché ce qu’ils pouvaient derrière les selles.

Le reste avait été placé dans une vieille camionnette conduite par Monique.

Trois jours avant Noël, cinq grands gaillards en cuir étaient arrivés devant un foyer pour enfants à une trentaine de kilomètres de chez eux.

Gérard avait frappé.

Une éducatrice avait ouvert.

Elle les avait regardés.

Puis elle avait regardé les motos.

Puis de nouveau Gérard.

— On vient pour les enfants.

Elle avait éclaté de rire.

— J’espère bien.

À l’intérieur, une quarantaine d’enfants les attendaient.

Au début, personne n’avait bougé.

Les petits semblaient fascinés par les barbes, les bottes et les blousons.

Puis Gérard avait sorti le premier paquet.

Tout avait basculé.

Des cris.

Des rires.

Du papier cadeau partout.

Un garçon faisait rouler une petite voiture sur le lino.

Une fillette refusait de quitter son nouveau pull.

Un adolescent prétendait que tout cela était « pour les bébés », mais dix minutes plus tard il aidait un plus petit à construire un jeu.

Gérard observait la scène quand il remarqua une enfant au fond de la pièce.

Huit ans, peut-être.

Très mince.

Cheveux bruns coupés un peu trop court.

Elle ne s’approchait pas.

Elle regardait les autres ouvrir leurs cadeaux.

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