Un motard m’a arraché mon bidon d’essence… trois heures plus tard, l’hôpital m’a appelé

Le motard m’a arraché mon bidon d’essence sans un mot… trois heures plus tard, l’hôpital m’a révélé pourquoi il l’avait fait

Le bidon rouge venait à peine de quitter le comptoir quand une énorme main l’a saisi.

Je n’ai d’abord rien compris.

J’avais encore mon ticket entre les doigts.

— Hé ! Mais qu’est-ce que vous faites ?

L’homme ne m’a même pas regardé.

Blouson de cuir usé, barbe grise de trois jours, épaules larges, une vieille moto qui tournait déjà devant la station-service.

Il a pris le bidon.

Il a traversé le parking.

Il l’a posé contre sa jambe, a enfourché sa machine et a démarré.

Sans un mot.

Sans une excuse.

Sans même cette hésitation qu’on attend d’un homme qui vient de vous voler sous le nez.

— Vous êtes malade ou quoi ? Revenez !

Il n’est pas revenu.

Le moteur a grondé, puis la moto a disparu derrière le rond-point.

Je suis resté planté là comme un imbécile.

Soixante et un ans.

Ancien chef d’atelier.

Trente-neuf années à expliquer aux jeunes qu’on ne laisse jamais quelqu’un vous marcher sur les pieds.

Et moi, ce jour-là, je venais de me faire voler un bidon d’essence à vingt mètres de la caisse sans avoir réussi à faire autre chose que crier.

Une femme près des pompes m’a regardé avec cet air compatissant qui vous énerve encore plus.

Le caissier est sorti.

— Monsieur, vous voulez que j’appelle la gendarmerie ?

J’ai regardé mon ticket.

Puis la route.

— Pour vingt litres et un bidon ?

— C’est quand même un vol.

Je le savais.

Mais quelque chose me dérangeait.

Pas seulement le geste.

Le visage de cet homme.

Pendant une fraction de seconde, juste avant de partir, j’avais aperçu ses yeux.

Il n’avait pas l’air arrogant.

Il n’avait pas l’air amusé.

Il n’avait même pas l’air agressif.

Il avait l’air terrifié.

Je suis remonté dans ma voiture en marmonnant.

À ce moment-là, j’étais loin d’imaginer que trois heures plus tard, j’aurais envie de retrouver cet homme.

Pas pour récupérer mon essence.

Pour lui serrer la main.

Je m’appelle Michel Delmas.

J’habite près d’une petite ville du sud-ouest, dans un pavillon construit à la fin des années 80, quand on croyait encore qu’une maison avec un garage, quelques arbres fruitiers et un crédit sur vingt ans représentait le sommet de la réussite.

J’y ai élevé mes deux enfants.

J’y ai enterré un chien.

J’y ai fêté trente anniversaires de mariage.

Et j’y vis seul depuis le décès de mon épouse, Françoise, il y a quatre ans.

Quand elle est partie, beaucoup de gens m’ont expliqué qu’il fallait « tourner la page ».

Je déteste cette expression.

On ne tourne pas quarante ans de vie commune comme une page de calendrier.

On apprend simplement à poser son café à un seul endroit au lieu de deux.

À ne plus dire « tu as pensé au pain ? »

À fermer soi-même les volets du côté du jardin.

À entendre le réfrigérateur la nuit parce que personne ne respire à côté.

Ma fille, Claire, habite à quelques rues de chez moi.

Elle travaille dans une résidence pour personnes âgées et élève seule sa fille, Élodie.

Le père de la petite vit dans une autre région.

Ils s’entendent correctement, paraît-il.

Je ne pose pas trop de questions.

À mon âge, j’ai compris que les familles tiennent parfois mieux lorsqu’on ne cherche pas à réparer chaque fissure avec un marteau.

Élodie a onze ans.

Et depuis la mort de Françoise, elle est probablement la personne qui m’a empêché de devenir complètement vieux.

Je ne parle pas de l’âge sur la carte d’identité.

Je parle de cette autre vieillesse.

Celle où l’on commence à dire que tout était mieux avant.

Où l’on regarde les jeunes comme s’ils avaient personnellement inventé les écrans, les trottinettes et la musique trop forte.

Élodie me remet à ma place.

Elle se moque de mon téléphone.

Elle dit que mes messages ressemblent à des courriers administratifs.

« Bonjour Élodie. Bien reçu ton message. Bisous. Papi. »

Elle trouve ça hilarant.

Moi, je ne vois pas le problème.

Ce matin-là, elle avait dormi chez moi parce que Claire commençait son service très tôt.

À sept heures quinze, Élodie était déjà dans l’entrée, son sac sur l’épaule.

— Papi, mes lacets.

— Quoi, tes lacets ?

— Ils se défont tout le temps.

Je me suis accroupi.

Mes genoux ont protesté immédiatement.

— Avant, on savait fabriquer des chaussures.

— Papi…

— Quoi ?

— Tu recommences.

— Je constate.

Elle a levé les yeux au ciel.

J’ai fait un double nœud.

Bien serré.

— Voilà. Ceux-là ne bougeront plus.

— Merci.

Elle m’a embrassé rapidement sur la joue.

Puis elle est sortie.

Je l’ai regardée descendre la rue.

Comme je le faisais autrefois avec Claire et son frère.

Il y a des habitudes de père qu’on conserve même quand on devient grand-père.

On vérifie que l’enfant traverse.

On attend qu’il disparaisse au coin de la rue.

Ensuite seulement, on ferme la porte.

La journée devait être parfaitement banale.

J’avais besoin de quelques courses.

De vis pour réparer un volet.

D’un nouveau tuyau d’arrosage.

Et d’essence pour la vieille tondeuse.

Je tiens à ma tondeuse.

Claire voudrait que j’en achète une électrique.

Élodie prétend qu’elle pollue « presque autant qu’un tracteur soviétique ».

Je ne sais même pas où elle a entendu ça.

Mais ma tondeuse fonctionne depuis vingt-six ans.

Je considère donc que nous avons déjà dépassé le stade de la simple relation commerciale.

C’est ainsi que je me suis retrouvé à la petite station-service près de la zone artisanale.

J’ai pris un bidon rouge tout neuf.

J’ai payé.

J’ai vérifié le prix.

Puis une deuxième fois.

Vieux réflexe.

Françoise faisait pareil.

« Ce n’est pas parce qu’on a de quoi payer qu’il faut arrêter de regarder », répétait-elle.

J’ai encore souvent sa voix dans la tête.

Et puis le motard est arrivé.

Ou plutôt, il était déjà là.

C’est un détail que je n’ai compris qu’après.

Sa moto tournait.

Il n’était pas venu tranquillement acheter quelque chose.

Il attendait.

Ou cherchait.

Quand il m’a vu sortir avec le bidon, son regard s’est arrêté dessus.

Il s’est précipité.

Une main.

Un geste.

Plus de bidon.

J’ai crié.

Il n’a rien expliqué.

C’est probablement ce qui m’a le plus vexé.

Si quelqu’un vous insulte, vous pouvez répondre.

S’il vous menace, vous pouvez avoir peur.

Mais lorsqu’il agit comme si vous n’existiez pas, votre colère tourne dans le vide.

Un homme qui faisait le plein d’une camionnette m’a lancé :

— Ça devient n’importe quoi.

Je n’ai rien répondu.

Une dame a murmuré :

— Il y en a qui ne doutent de rien.

J’aurais pu approuver.

J’aurais pu raconter pendant vingt minutes que de mon temps, on respectait le bien des autres.

J’aurais même pu transformer cette histoire en preuve que « les gens ne sont plus comme avant ».

À soixante et un ans, on dispose d’un catalogue entier de phrases prêtes à l’emploi.

Mais quelque chose m’empêchait de le faire.

Ces yeux.

Cette urgence.

Je suis rentré chez moi.

Sans essence.

Furieux.

J’ai posé les vis dans le garage et je me suis préparé un café.

Je comptais appeler Claire pour lui raconter l’histoire.

Puis j’ai pensé à ce qu’elle allait dire.

« Papa, fais une déclaration. »

Ensuite elle aurait ajouté :

« Et ne va surtout pas chercher ce type toi-même. »

Elle me connaît.

J’ai donc décidé de ne rien dire.

J’ai bricolé le volet.

Mal.

Je pensais au motard.

Vers midi, j’ai réchauffé un reste de gratin.

J’ai mangé devant les informations sans vraiment écouter.

À treize heures, j’ai voulu tondre.

Évidemment, sans essence, c’était compliqué.

J’ai juré contre le motard.

Contre la station.

Contre moi-même.

Puis mon téléphone a sonné à 13 h 47.

Numéro inconnu.

D’habitude, je ne réponds presque jamais.

La moitié du temps, quelqu’un veut me vendre une assurance ou m’expliquer que mon isolation nécessite une urgence nationale.

Cette fois, j’ai décroché.

— Monsieur Delmas ?

Voix de femme.

Sérieuse.

— Oui ?

— Vous êtes bien le grand-père d’Élodie Martin ?

Quelque chose s’est bloqué dans ma poitrine.

— Oui.

— Votre numéro figure parmi les contacts d’urgence.

Je me suis levé.

Sans savoir pourquoi.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Votre petite-fille a été conduite au centre hospitalier. Elle est consciente et son état est stable.

Il y a des mots censés rassurer qui ne rassurent absolument pas.

« Stable » en fait partie.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’elle a ?

— Elle a fait une chute et s’est cogné la tête. Le médecin va vous expliquer.

Je cherchais déjà mes clés.

— Sa mère est au courant ?

— Nous essayons de la joindre sur son lieu de travail.

— Qui l’a amenée ?

Silence.

Très bref.

Mais je l’ai entendu.

— Un monsieur qui se trouvait sur place.

— Quel monsieur ?

Nouvelle hésitation.

— Il est arrivé à moto.

Je me suis figé.

À moto.

Je n’ai pas immédiatement pensé au bidon.

Pas consciemment.

Mais mon corps, lui, avait compris.

Mes mains se sont mises à trembler.

— Il est encore là ?

— Oui, monsieur.

J’ai raccroché.

Je ne me souviens presque pas du trajet.

Je me rappelle seulement les feux rouges.

Ils semblaient durer des heures.

Je me rappelle avoir engueulé un conducteur qui roulait à quarante au lieu de cinquante.

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