À 78 ans, j’ai adopté une vieille chienne tremblante parce que ni elle ni moi n’avions plus personne à attendre… puis elle s’est mise à creuser une tombe vide chaque matin.
La première fois que je l’ai vue faire, j’étais devant la fenêtre de ma cuisine, une tasse de café à la main.
Derrière moi, sur le dossier d’une chaise, il y avait encore le vieux gilet bleu de ma femme, Madeleine.
L’horloge indiquait 7 h 12.
La chienne s’est avancée sous le poirier, au fond de mon jardin, dans une petite commune à une trentaine de kilomètres de Lyon.
Elle a tourné autour d’un carré de terre nue.
Puis elle a commencé à creuser.
Pas comme un chien qui cherche un os.
Pas comme un animal qui vient de sentir une taupe.
Elle travaillait lentement, presque méthodiquement.
Patte droite.
Patte gauche.
Six coups de griffes.
Une pause.
Puis six autres.
Quand le trou a atteint environ la hauteur de ses épaules, elle s’est arrêtée.
Elle a posé ses deux pattes avant au bord et a regardé au fond.
Le vent soulevait légèrement le bout déchiré de son oreille gauche.
Le reste de son corps ne bougeait plus.
J’ai ouvert la porte.
Elle m’a entendu.
Son oreille a frémi.
Mais elle ne s’est pas retournée.
Elle s’est couchée contre le trou, le poitrail pressé dans la terre humide, et elle a poussé un son si faible que j’ai cru l’avoir imaginé.
Puis elle s’est relevée.
Et elle a rebouché le trou.
C’est cela qui m’a troublé.
Les chiens enterrent des choses.
Ils en déterrent.
Ils suivent des odeurs.
Mais cette chienne effaçait soigneusement son propre travail.
Le lendemain, à 7 h 12, elle recommença.
Et le lendemain encore.
Toujours au même endroit.
Toujours à peu près aux mêmes dimensions.
Elle creusait, regardait au fond, s’allongeait plusieurs minutes, puis remettait toute la terre en place.
Elle s’appelait Mara.
Enfin, c’était le nom inscrit sur sa fiche.
Pendant les premiers jours, elle ne réagissait presque jamais quand je l’appelais.
C’était un croisement de berger, avec le dos sombre, les pattes brunes, des yeux ambrés un peu voilés et une fine ligne blanche sur le ventre.
Le refuge estimait son âge à sept ans.
« Propre. Calme avec les personnes âgées. Inquiète près des grillages. »
Pour son histoire, quatre mots seulement :
« Ancienne propriétaire devenue dépendante. »
Madeleine était morte vingt-deux mois plus tôt.
Nous avions passé cinquante et un ans ensemble.
Notre fille, Claire, vivait près de Nantes avec sa famille. Notre fils, Julien, conduisait des poids lourds et traversait la France plusieurs jours par semaine.
Ils m’appelaient.
Ils faisaient ce qu’ils pouvaient.
Mais une voix dans un téléphone ne change pas le poids d’une cuisine vide quand la lumière tombe à dix-huit heures.
Mara, si.
Elle me suivait d’une pièce à l’autre sans jamais se coller à mes jambes.
Elle dormait dans le couloir plutôt que près de mon fauteuil.
Et lorsque je me réveillais vers trois heures du matin, je la retrouvais souvent assise dans la cuisine, tournée vers la porte du jardin.
Pourtant, elle ne demandait jamais à sortir.
Elle attendait le matin.
À 7 h 12 exactement, elle retournait sous le poirier.
Au quatrième jour, j’ai placé une vieille brouette renversée sur l’endroit.
Mara s’est couchée à côté.
Elle est restée là presque cinquante minutes, le museau contre le pied métallique.
Lorsque j’ai déplacé la brouette, elle a commencé à creuser avant même que je sois remonté sur la terrasse.
J’ai essayé autre chose.
J’ai caché un morceau de poulet sous les hortensias.
Elle l’a trouvé en quelques secondes, l’a mangé, puis est revenue à son trou vide.
J’ai versé de l’eau dans la terre pour vérifier s’il y avait une galerie souterraine.
Le lendemain, elle a attendu que la boue soit assez souple.
Puis elle a creusé.
Elle s’est couchée contre le trou jusqu’à ce que son poitrail soit noir de terre.
Au neuvième jour, j’ai pris une bêche.
Cette fois, j’ai creusé moi-même.
Presque un mètre.
Je n’ai trouvé que des racines, quelques pierres et un vieux clou rouillé.
Mara me regardait depuis l’ombre.
Quand j’ai arrêté, elle est descendue dans le trou devenu beaucoup trop grand.
Elle ne cherchait rien sur les parois.
Elle ne reniflait même pas le fond.
Elle s’est simplement recroquevillée dans la terre froide.
Puis elle a gémi.
Une fois.
Une deuxième fois.
Sept fois au total.
Ensuite, elle est ressortie.
Et elle a commencé à remettre la terre.
Je l’ai aidée.
Je ne savais pas quoi faire d’autre.
Le soir même, j’ai fixé une petite caméra de jardin sous la rambarde de la terrasse.
Le lendemain matin, Mara est apparue sur l’enregistrement à 7 h 04.
Elle est allée vérifier l’endroit.
Elle a regardé vers la clôture.
Puis elle a attendu.
À 7 h 12, elle a commencé.
Grâce à la caméra, j’ai découvert quelque chose que je n’avais jamais remarqué depuis ma fenêtre.
Avant de reboucher le trou, Mara touchait le fond avec son museau.
Sept fois.
Sept contacts délicats.
Puis sept petits gémissements.
J’ai regardé la vidéo encore et encore.
Je savais qu’un chien ne compte pas comme nous.
Mais le chiffre revenait chaque matin avec une précision dérangeante.
Sept.
Comme si son corps se souvenait de quelque chose que personne ne lui avait permis d’oublier.
J’avais adopté une chienne dont le dossier était presque vide.
Mais Mara, elle, semblait avoir apporté avec elle sept pages manquantes.
Je décidai donc d’appeler le refuge.
Tout avait commencé quelques semaines plus tôt, quand Claire avait rempli à mon insu un formulaire pour l’adoption d’un animal âgé.
Je lui en avais voulu.
Un chien coûtait de l’argent.
Un chien demandait des promenades.
Un chien pouvait me faire tomber.
Et, à 78 ans, j’avais même pensé :
« Et s’il me survit ? »
Ces arguments paraissaient raisonnables lorsque je les disais au téléphone.
Dans ma maison silencieuse, ils ressemblaient surtout à des excuses pour ne plus rien laisser entrer.
Une bénévole du refuge, Béatrice, m’avait appelé.
« Nous avons une chienne qui évite les familles bruyantes et qui se rapproche parfois des hommes âgés. »
— Pourquoi ?
— Nous ne savons pas.
— Ce n’est pas beaucoup d’informations.
Elle avait ri doucement.
« Venez simplement vous asseoir avec elle. »
Mara occupait le dernier box du couloir.
Elle n’avait pas aboyé lorsque je m’étais approché.
Elle se tenait contre le mur, maigre sous un pelage mal entretenu.
Je m’étais assis à l’extérieur du box.
Mara avait avancé.
Elle avait reniflé mes chaussures.
Puis elle avait posé son menton sur mon genou gauche.
Elle était restée là dix-sept minutes.
Béatrice m’avait expliqué que son ancienne maîtresse, une femme âgée prénommée Évelyne, avait subi un accident de santé brutal avant d’être placée dans un établissement médicalisé.
Un membre de sa famille avait confié Mara au refuge.
Il manquait presque tous ses anciens documents.
Une seule fiche mentionnait qu’elle avait été stérilisée.
Mais lors de l’examen, le vétérinaire avait découvert que c’était faux.
Mara avait déjà eu des petits.
La cicatrice pâle qui traversait son ventre ne venait pas d’une stérilisation, mais probablement d’une ancienne intervention d’urgence.
Personne ne savait quand.
Personne ne savait combien de chiots elle avait eus.
Personne ne savait ce qu’ils étaient devenus.
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






