Je me penchai légèrement.
— J’ai accompagné ma femme jusqu’à la fin de sa maladie. J’ai passé des années à compter les rendez-vous, les médicaments et les dépenses. Ce chien est resté près de moi chaque soir après sa mort.
Je marquai une pause.
— Alors croyez-moi, s’il souffrait, je serais le premier à le savoir.
La jeune femme baissa son téléphone.
Son expression changea.
— Je ne savais pas.
— Bien sûr que non.
Je souris.
— On ne sait presque jamais toute l’histoire des gens qu’on regarde.
Elle rangea son téléphone.
— Désolée.
— Merci.
Elle partit quelques minutes plus tard.
Aucune dispute.
Aucune humiliation.
Seulement deux personnes qui s’étaient mal comprises pendant trente secondes.
J’aurais aimé que la suite soit aussi simple.
Dans l’après-midi, je m’arrêtai près d’un parc public.
Gaston avait besoin de marcher un peu.
Nous nous assîmes sur un banc.
Une mère passa avec son petit garçon.
L’enfant regarda Gaston comme s’il venait de découvrir un lion.
— Je peux le caresser ?
Sa mère me regarda.
— Ça ne vous dérange pas ?
— Pas du tout. Approche doucement.
Le garçon tendit sa main.
Gaston la renifla puis lui lécha les doigts.
L’enfant éclata de rire.
— Il est vieux ?
— Très vieux.
— Plus vieux que toi ?
— N’exagérons rien.
La mère rit.
Puis un homme arriva.
Il avait remarqué mon fourgon garé un peu plus loin.
Téléphone à la main, il demanda :
— C’est votre véhicule ?
— Oui.
— Vous comptez rester ici longtemps ?
— Non.
— Parce que le parc n’est pas un camping.
— Je sais.
— Il y a des familles ici.
Je regardai autour de moi.
— J’avais remarqué.
Son regard descendit vers Gaston.
— Et ce genre de gros chien peut inquiéter les enfants.
La mère intervint :
— Mon fils vient de le caresser. Tout va très bien.
L’homme se tourna vers elle.
— Je parle au monsieur.
Le garçon se rapprocha de sa mère.
Je sentis la colère monter.
Pas une grande colère spectaculaire.
Une vieille colère.
Lourde.
Celle de quelqu’un qui commence à avoir l’impression qu’il doit s’excuser partout d’exister.
Gaston se leva lentement.
Il vint se placer contre ma jambe.
Il ne grogna pas.
Il ne montra pas les dents.
Il était simplement là.
L’homme recula malgré tout.
— Vous voyez ? Il devient menaçant.
— Il tient à peine debout après dix minutes de marche.
À ce moment-là, une employée municipale arriva.
Elle avait été appelée.
Cela se voyait à son expression.
— Monsieur, nous avons reçu une remarque concernant votre véhicule.
— Je ne dors pas ici.
— Je comprends.
Elle regarda Gaston.
Puis l’homme.
Puis la mère.
Elle n’avait pas l’air hostile.
Seulement fatiguée.
— Mais si votre véhicule reste plusieurs heures, cela peut être assimilé à une occupation prolongée.
— Je suis arrivé il y a vingt minutes.
Elle inspira profondément.
— Je vous crois.
L’homme leva son téléphone.
— J’ai des images.
L’employée l’ignora presque.
Puis elle me dit doucement :
— Si vous repartez maintenant, cela évitera que la situation ne dégénère.
Cette phrase me fit plus mal que les autres.
Parce que j’avais déjà entendu sa logique.
Pour éviter le conflit, on ne demandait pas toujours au plus bruyant de partir.
On demandait souvent au plus facile à déplacer.
Je me levai.
Le petit garçon fronça les sourcils.
— Pourquoi le monsieur avec le chien doit partir ?
Sa mère resta silencieuse.
Je cherchai une réponse qui ne lui apprendrait pas trop tôt à être amer.
— Parce que parfois, les adultes oublient qu’un endroit peut être partagé.
Sa mère me lança un regard triste.
— Je suis désolée.
— Ce n’est pas votre faute.
Je ramenai Gaston au fourgon.
Je conduisis longtemps.
J’avais les mains crispées sur le volant.
Puis le moteur toussa.
Une première fois.
Une deuxième.
Le volant devint plus lourd.
Un voyant s’alluma.
— Ah non.
Le moteur perdit de la puissance.
Je parvins à rejoindre une petite zone artisanale.
Au bout d’une rue, un bâtiment portait simplement une pancarte peinte à la main :
RÉPARATIONS AUTOMOBILES
Je m’arrêtai devant.
Une femme d’une trentaine d’années sortit de sous le capot d’une voiture.
Elle avait une trace noire sur la joue et les cheveux attachés n’importe comment.
— Vous avez rendez-vous ?
— Non.
— Je suis complète aujourd’hui.
— Je ne cherche pas vraiment un rendez-vous.
Je montrai mon fourgon.
— J’ai surtout besoin d’un coin où m’arrêter sans que quelqu’un vienne me demander de disparaître.
Elle regarda le véhicule.
Puis Gaston.
— Il est à vous ?
— Oui.
— Il est calme ?
— Il ronfle plus fort qu’il n’aboie.
Elle sourit.
— Il y a de la place derrière l’atelier. Mais pas de bazar.
— À mon âge, le bazar demande trop d’énergie.
Elle rit.
— Allez-y.
Je garai le fourgon derrière le bâtiment et ouvris le capot.
J’écoutai.
Je touchai deux durites.
Je sentis une odeur familière.
Et je trouvai le problème.
Une durite fissurée et un collier presque mort.
Rien de dramatique.
J’ouvris ma caisse à outils.
Mes mains se mirent à travailler sans réfléchir.
La jeune femme m’observait depuis la porte.
— Vous vous y connaissez.
— Quarante et un ans de mécanique.
— À votre compte ?
— Non. Salarié presque toute ma vie.
Elle s’approcha.
— Et maintenant vous voyagez ?
— Apparemment.
Elle regarda Gaston couché à l’ombre.
— Avec lui ?
— Avec lui.
— Il est vieux.
— Moi aussi.
Elle sourit.
Puis son visage changea légèrement.
— J’aimerais avoir un chien.
— Qu’est-ce qui vous en empêche ?
— Mon propriétaire. Animaux refusés.
Elle haussa les épaules.
— Je passe ma journée à réparer les voitures des autres, je paie mon loyer à l’heure, mais on considère qu’un chien pourrait abîmer le parquet.
Je serrai le collier.
— Tout devient un risque.
Elle s’appuya contre le mur.
— Les règles sont faciles à défendre quand elles ne vous obligent à rien sacrifier.
Je cessai de travailler.
Puis, sans vraiment savoir pourquoi, je lui demandai :
— Vous pensez que j’ai fait une bêtise ?
— Laquelle ?
— Refuser une place en résidence pour garder Gaston.
Elle prit le temps de réfléchir.
— Vous voulez une réponse gentille ou une vraie réponse ?
— À mon âge, les réponses gentilles me font perdre du temps.
Elle croisa les bras.
— Certains diront que vous êtes courageux. D’autres diront que vous êtes imprudent.
— Et vous ?
— Je pense surtout qu’on ne devrait pas obliger quelqu’un à choisir entre être aidé et garder la seule présence qui lui permet encore de se sentir chez lui.
Je restai silencieux.
Elle aussi.
Gaston toussa derrière nous.
Je posai ma clé.
Puis je m’agenouillai lentement devant lui.
— Ça va, mon vieux ?
Il leva la tête.
Ses yeux étaient troubles.
Mais lorsqu’il me regardait, j’avais encore l’impression d’être l’homme que j’avais été à cinquante ans.
Le mari de Madeleine.
Le père de Claire.
Le mécanicien capable de réparer le moteur d’un voisin un dimanche matin.
Pas « monsieur Delmas, soixante-dix-huit ans, risque de chute ».
Pas un dossier.
Pas une chambre à meubler.
Pas un problème logistique.
Moi.
Je posai mon front contre le sien.
— On est bien ici.
Sa queue tapa une fois la terre.
La mécanicienne resta quelques mètres derrière nous.
— Si quelqu’un filmait ça, dit-elle doucement, des milliers de gens auraient leur avis.
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