Je souris sans me retourner.
— Les gens ont toujours un avis.
— Surtout quand ils ne sont pas obligés de vivre avec les conséquences.
Cette phrase m’accompagna pendant plusieurs jours.
Je repris la route après avoir remplacé la durite.
La femme refusa que je paie l’emplacement.
Alors je réparai en échange un problème sur la vieille voiture de courtoisie qu’elle gardait dans un coin de l’atelier.
Elle protesta.
Je répondis :
— Laissez-moi au moins être encore bon à quelque chose.
Elle ne protesta plus.
Deux jours plus tard, Claire m’appela.
Je laissai sonner trois fois.
Puis je décrochai.
— Papa ?
Sa voix était tendue.
— Bonjour, ma grande.
— Où es-tu ?
Je regardai autour de moi.
Une petite aire sur les hauteurs.
Des arbres.
Quelques maisons au loin.
— Quelque part entre ici et ailleurs.
— Ce n’est pas drôle.
— Un peu quand même.
Silence.
Puis elle inspira.
— J’ai eu tellement peur quand j’ai trouvé ta lettre.
— Je suis désolé.
— Tu aurais pu me parler.
— Tu aurais essayé de m’en empêcher.
— Évidemment !
Elle avait presque crié.
Puis sa voix se brisa.
— Parce que tu es mon père.
Je fermai les yeux.
— Je sais.
— Tu crois que je voulais te mettre quelque part pour me débarrasser de toi ?
— Non.
— Parce que c’est ce que ta lettre laisse entendre.
— Alors j’ai mal écrit.
Elle se tut.
Je repris :
— Je sais que tu essayais de m’aider. Je sais aussi que tu es épuisée. Je voyais bien tes appels pendant le déjeuner, tes trajets après le travail, les courses que tu faisais pour moi.
— Alors pourquoi partir comme ça ?
Je regardai Gaston.
Il dormait sur le siège passager.
— Parce que j’avais peur qu’en voulant te faciliter la vie, je finisse par disparaître de la mienne.
Claire pleura.
Pas longtemps.
Juste quelques secondes silencieuses que je reconnus au changement de sa respiration.
— Et Gaston ?
— Il va bien.
— Tu continues de surveiller sa toux ?
— Oui, chef.
— Et tes médicaments ?
— Tous les matins.
— Tu manges ?
Je regardai mon déjeuner composé de pain, de tomates et d’un morceau de fromage.
— Mieux qu’à vingt ans.
Elle rit malgré elle.
Enfin.
— Envoie-moi ta position chaque soir.
— Claire…
— Chaque soir.
Je souris.
— D’accord.
— Et si tu as le moindre problème…
— Je t’appelle.
Nouveau silence.
Puis elle demanda :
— Tu vas où ?
Je regardai la route.
— Je voudrais voir l’océan.
— Pourquoi ?
Je pensais à Madeleine.
Nous avions toujours dit que nous retournerions ensemble sur la côte.
Puis la maladie était arrivée.
Il y avait toujours eu un rendez-vous, une fatigue, une dépense, une bonne raison d’attendre.
— Parce que j’ai trop attendu.
Trois jours plus tard, je vis enfin l’eau.
Je garai le fourgon loin des zones fréquentées et marchai doucement avec Gaston jusqu’à un endroit où l’on pouvait regarder l’horizon.
Le vent lui soulevait les oreilles.
Il renifla l’air.
Puis il s’assit.
Moi aussi.
Nous restâmes là sans parler, ce qui était pratique puisque Gaston n’avait jamais été bavard.
Je sortis la photo de Madeleine de ma poche.
— On y est arrivés, dis-je.
Gaston posa sa tête sur ma jambe.
À cet instant, je compris que ma colère n’était pas dirigée contre une directrice de résidence, un agent de sécurité, une employée municipale, ma fille ou même un règlement particulier.
Chacun avait ses contraintes.
Ses peurs.
Ses responsabilités.
La plupart essayaient probablement de faire correctement leur travail.
Ce qui me faisait mal était plus simple.
À force de vouloir tout rendre prévisible, nous avions parfois oublié que les êtres humains ne rentraient pas parfaitement dans les cases.
Un vieil homme pouvait avoir besoin d’aide tout en ayant encore besoin d’aventure.
Une fille pouvait vouloir protéger son père sans vouloir décider à sa place.
Un chien pouvait être lourd, malade et encombrant tout en étant la présence la plus précieuse d’une maison.
La sécurité avait de la valeur.
Les règles aussi.
Mais l’attachement en avait une.
La dignité également.
Et ces choses-là ne se mesuraient pas toujours avec un formulaire.
Gaston leva la tête.
Son museau était couvert de sable.
— Tu es ridicule.
Il éternua.
Je me mis à rire.
Un vrai rire.
Le premier depuis longtemps.
Le soir, Claire reçut une photo de nous deux.
Elle répondit presque immédiatement :
« Tu as mauvaise mine. Gaston est très beau. »
Je lui écrivis :
« Merci pour moi. »
Elle répondit :
« Je parlais de Gaston. »
Je restai devant l’écran à sourire comme un imbécile.
Quelques semaines auparavant, je pensais que ma vie se terminait parce qu’on me demandait de réduire mon existence à quelques meubles dans une chambre.
Maintenant, je comprenais autre chose.
Vieillir ne signifiait pas forcément continuer comme avant.
Je ne pouvais plus vivre exactement comme à cinquante ans.
Gaston ne pouvait plus courir pendant des heures.
Je devais accepter mes limites.
Demander de l’aide.
Téléphoner à ma fille.
Consulter un médecin quand il le fallait.
Choisir des endroits sûrs pour dormir.
Et peut-être qu’un jour, oui, je devrais entrer dans une résidence.
Peut-être même bientôt.
Mais ce jour-là, ce serait une décision prise en regardant toute ma vie, pas seulement les cases d’un règlement.
Je posai une main sur Gaston.
— Tu sais ce que tu es, toi ?
Il ne bougea pas.
— Un problème administratif.
Sa queue tapa contre le sol.
— Et moi aussi.
Une dernière fois, elle tapa.
Je regardai l’océan.
Je ne savais pas combien de kilomètres le vieux fourgon pouvait encore parcourir.
Je ne savais pas combien de mois il restait à Gaston.
Je ne savais même pas combien d’années il me restait à moi.
Mais je savais une chose.
Personne ne devrait attendre qu’on lui annonce qu’il est devenu inutile pour se demander ce qui lui donne encore envie de se lever le matin.
Pour moi, c’était un vieux chien.
Une caisse à outils.
La voix de ma fille au téléphone.
Une photographie de Madeleine.
Et une route qui continuait encore un peu après le prochain virage.
Le lendemain matin, Gaston me réveilla avant six heures en poussant son museau contre mon bras.
— Quoi ?
Il regarda la porte.
— Sérieusement ?
Je me levai en grognant.
Mes genoux craquèrent.
J’ouvris le fourgon.
L’air frais entra.
Gaston descendit très lentement, renifla le sol et partit vers un petit chemin.
Je le suivis.
Au bout de quelques mètres, il s’arrêta et se retourna pour vérifier que j’étais toujours là.
Comme il l’avait fait pendant douze ans.
Je levai la main.
— J’arrive.
Et ce matin-là, pour la première fois depuis la mort de Madeleine, cette phrase ne s’adressait pas seulement à mon chien.
Elle s’adressait aussi à la vie.
J’arrive.
Lentement.
Avec un genou douloureux, un fourgon rouillé et beaucoup moins de certitudes qu’autrefois.
Mais j’arrive encore.
