Abandonné et aveugle, ce vieux chien remua la queue en entendant enfin des pas approcher

On l’avait laissé, aveugle et âgé, au milieu d’une déchetterie. Quand j’ai approché, il a remué la queue, persuadé que son maître revenait.

— Il est toujours au même endroit, m’a dit l’employé au téléphone. Depuis ce matin. Il ne bouge presque pas.

J’ai regardé l’heure, attrapé mes clés et pris la route sans poser davantage de questions.

Cela faisait onze ans que je participais à des sauvetages d’animaux dans plusieurs communes rurales de l’ouest de la France. J’avais appris une chose que je n’aurais jamais voulu apprendre : certains endroits que nous considérons comme réservés aux objets abandonnés deviennent parfois aussi des lieux où l’on abandonne des êtres vivants.

Les employés de cette déchetterie intercommunale avaient donc gardé notre numéro.

Quand ils apercevaient un chien, un chat ou parfois un animal plus petit errant entre les bennes, ils nous appelaient.

Ce jour-là, leur voix était différente.

— C’est un vieux chien, avait ajouté l’homme. Et je crois qu’il ne voit rien.

Une demi-heure plus tard, j’arrivais.

Dès que j’ai garé le véhicule, je l’ai aperçu.

Il se tenait seul sur une grande zone dégagée, entre deux rangées de bennes.

Un chien assez grand, autrefois robuste sans doute, avec le corps désormais aminci par l’âge. Son museau était presque entièrement gris. Son pelage sombre avait perdu son éclat.

Il ne cherchait pas à partir.

Il ne reniflait même pas les alentours comme l’aurait fait un chien perdu.

Il attendait.

Je me suis avancée de quelques mètres.

C’est alors que j’ai vu ses yeux.

Ils étaient recouverts d’un voile pâle, presque bleu.

Le chien ne suivait pas mes mouvements.

Il tournait seulement légèrement la tête lorsqu’une portière claquait ou qu’une voix s’élevait au loin.

Je me suis arrêtée.

— Coucou, mon grand…

Mes chaussures ont froissé quelques morceaux de carton sur le sol.

Le chien a immédiatement relevé la tête.

Puis sa queue s’est mise à bouger.

Pas vite.

Pas avec l’excitation d’un jeune chien.

C’était un mouvement lent, prudent, fatigué.

Mais heureux.

Il a fait un pas dans ma direction.

Puis un autre.

Et soudain, j’ai compris.

Il ne pouvait pas voir qui arrivait.

Il entendait simplement des pas.

Et ces pas représentaient encore quelque chose de rassurant pour lui.

Il pensait que quelqu’un revenait le chercher.

Je me suis immobilisée quelques secondes, incapable d’avancer.

L’un des employés s’est approché derrière moi.

— La voiture qui l’a laissé est partie ce matin, murmura-t-il. Il est resté exactement là.

— Il n’a pas essayé de suivre ?

— Non. Il a attendu.

Je me suis tournée vers lui.

— Pendant combien de temps ?

L’homme a haussé les épaules.

— Des heures.

Des heures.

Ce chien aveugle avait été conduit dans un endroit inconnu, sorti d’un véhicule, puis laissé seul.

Et pourtant, au lieu de s’éloigner, il était resté là où il avait entendu pour la dernière fois une présence familière.

Comme s’il s’était dit que la personne reviendrait forcément.

Parce qu’elle revenait toujours.

Je me suis accroupie à quelques mètres de lui.

— Viens…

Le chien a levé le nez.

Il avançait lentement, posant chaque patte avec précaution.

Il ne suivait pas mes yeux.

Il suivait ma voix.

Son nez travaillait sans arrêt.

Quand il est arrivé près de moi, il a reniflé ma main.

Longuement.

Puis ma manche.

Puis mon visage lorsque je me suis penchée.

Et j’ai senti quelque chose changer.

C’était presque imperceptible.

Sa queue s’est arrêtée une seconde.

Il venait de comprendre.

Je n’étais pas la personne qu’il attendait.

Mon odeur était inconnue.

Ma voix aussi.

Je me suis préparée à le voir reculer.

J’aurais compris.

Mais il n’a pas reculé.

Il s’est rapproché encore.

Puis il a posé son front gris contre ma poitrine.

Simplement.

Comme cela.

J’ai passé mes bras autour de lui.

Et je me suis retrouvée assise par terre, incapable de retenir mes larmes.

Ce chien venait de découvrir que la personne qui s’approchait n’était pas celle qu’il espérait.

Et sa réponse avait été de faire confiance quand même.

Nous l’avons appelé Basile.

Je ne saurai probablement jamais comment il s’appelait avant.

Il n’avait ni médaille ni information permettant de retrouver son histoire.

Mais son corps racontait beaucoup de choses.

Chez la vétérinaire, quelques heures plus tard, la docteure Claire Morel a commencé à l’examiner.

Elle lui parlait avant chaque geste.

— Je vais toucher ta patte, mon grand.

Puis :

— Voilà… maintenant tes oreilles.

Basile semblait écouter chaque mot.

Lorsque Claire s’éloignait de la table, sa tête suivait le son de ses pas.

— Il est complètement aveugle ? ai-je demandé.

Elle a continué son examen quelques instants.

— Oui. Il ne distingue probablement plus rien.

Elle s’est penchée vers ses yeux.

— Cataractes avancées, avec d’autres signes liés à l’âge. Ce n’est pas récent.

Basile avait environ quatorze ans.

Pour un chien de sa taille, c’était un âge respectable.

Ses articulations étaient usées.

Son cœur demandait une surveillance régulière.

Il était aussi un peu trop maigre.

Mais la vétérinaire a ensuite dit quelque chose auquel je ne m’attendais pas.

— Ce chien a probablement été correctement entretenu pendant une grande partie de sa vie.

Je l’ai regardée.

— Comment tu le sais ?

Elle m’a montré ses dents, son pelage, ses griffes.

— Il y a eu des soins. Il n’a pas vécu quatorze ans dehors. Et cette perte de poids semble assez récente.

Cette phrase m’a bouleversée plus encore que le reste.

J’aurais presque préféré pouvoir me raconter une histoire différente.

Celle d’un chien qui n’avait jamais connu de foyer.

Un chien qui aurait toujours dû se débrouiller seul.

Mais Basile connaissait les humains.

Il connaissait les maisons.

Il savait exactement ce que signifiait le bruit d’une porte, une voix dans une pièce, une main qui se posait sur sa tête.

Quelqu’un l’avait probablement connu chiot.

Quelqu’un avait regardé son museau brun devenir gris.

Quelqu’un avait rempli sa gamelle pendant des années.

Peut-être l’avait-on laissé dormir près d’un canapé.

Peut-être avait-il attendu devant une porte chaque soir.

Peut-être connaissait-il par cœur le bruit d’un trousseau de clés, d’un placard que l’on ouvre ou d’une laisse que l’on décroche.

Puis il avait vieilli.

Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire

Retour en haut