Aux bruits autour de lui.
Aux odeurs étrangères.
À cette paire d’yeux qui ne lui permettait plus de distinguer la moindre silhouette.
Et surtout à ce moment où mes pas avaient approché.
Sa tête s’était relevée.
Sa queue avait commencé à bouger.
J’avais pensé assister à l’image la plus triste de ma carrière.
Aujourd’hui, je n’en suis plus certaine.
Oui, il attendait quelqu’un qui ne revenait pas.
Mais sa queue racontait aussi autre chose.
Elle racontait qu’après quatorze ans de vie, Basile croyait encore qu’un bruit de pas pouvait annoncer quelque chose de bon.
Puis il avait découvert que je n’étais pas la personne espérée.
Et il avait décidé de me faire confiance quand même.
Quelques semaines plus tard, d’autres pas avaient résonné dans une autre maison.
Ceux d’André.
Basile les avait mémorisés.
Cette fois, quand il entendait ces pas revenir vers lui, il ne se trompait plus.
C’était bien son humain qui revenait.
Je les ai revus plusieurs fois ensuite.
Basile vieillissait doucement.
Il dormait davantage.
Ses promenades devenaient plus courtes.
Mais chaque matin, André ouvrait la porte donnant sur son petit jardin et disait :
— Allez, mon vieux, on fait notre tour.
Basile se levait.
Il suivait sa voix.
Ils avançaient lentement.
Un vieil homme qui ne voyait presque plus rien.
Un vieux chien qui ne voyait plus du tout.
Et pourtant, aucun des deux ne semblait perdu.
Un jour, André m’a confié quelque chose.
— Avant Basile, je pensais souvent à tout ce que je ne pouvais plus voir.
Il a cherché le chien avec sa main.
Basile s’est immédiatement rapproché.
— Maintenant, je pense surtout à ce que je peux encore sentir, entendre, toucher… et partager.
Il a souri.
— Lui aussi, j’imagine.
Basile avait été considéré comme trop vieux.
Trop compliqué.
Trop dépendant.
Son handicap avait été vu comme la fin de quelque chose.
Pour André, c’était presque l’inverse.
Parce qu’il connaissait lui-même le monde sans images, il ne voyait pas Basile comme un chien auquel il manquait quelque chose.
Il voyait un animal qui fonctionnait autrement.
Il comprenait les repères.
Les habitudes.
La peur qu’un objet change de place.
L’importance d’une voix dans une pièce.
Le réconfort d’un bruit familier.
Ce que certains considéraient comme le principal défaut de Basile était précisément ce qui avait permis à André de le comprendre dès le premier jour.
Et ce chien dont personne ne voulait vraiment était devenu indispensable à quelqu’un.
Je repense parfois aux deux premières mains qui ont marqué cette nouvelle partie de sa vie.
La mienne, tendue dans un endroit qu’il ne connaissait pas.
Puis celle d’André, tendue dans un salon silencieux.
Il n’a vu ni l’une ni l’autre.
Il les a simplement reniflées.
Puis il a choisi de s’approcher.
Encore une fois.
Toujours.
C’était cela, finalement, la plus grande leçon de Basile.
Pas qu’un chien soit incapable de comprendre une déception.
Pas qu’il oublie tout immédiatement.
Mais qu’il est parfois possible de connaître une immense déception sans décider que toute confiance doit disparaître avec elle.
Basile avait perdu la vue.
Il avait perdu son premier foyer.
Il avait perdu ses repères.
Mais il n’avait pas perdu sa capacité à reconnaître la douceur d’une voix ou la sécurité d’une main.
Et lorsqu’il avait rencontré André, il avait trouvé quelqu’un qui comprenait exactement cela.
La dernière fois que je suis passée chez eux, André était assis près de la fenêtre ouverte.
Basile dormait, la tête posée sur sa pantoufle.
Je suis entrée sans faire beaucoup de bruit.
Basile a immédiatement levé une oreille.
Puis la tête.
Sa queue a battu le sol.
— Il vous reconnaît, dit André.
Je me suis approchée.
Basile a reniflé ma main.
Puis, satisfait, il s’est recouché contre son maître.
André a souri.
— Il sait où est sa maison maintenant.
Je n’ai rien répondu.
Je pensais à l’endroit où je l’avais trouvé.
À ce vieux chien immobile qui attendait encore.
À cette queue pleine d’espoir au milieu d’un lieu fait pour les choses dont on ne voulait plus.
Puis je regardais Basile, endormi contre les pieds d’un homme qui ne l’avait jamais vu et qui pourtant le connaissait mieux que beaucoup de gens auraient pu le connaître.
On avait peut-être cru autrefois que son monde était devenu noir.
Mais Basile n’avait jamais cessé de trouver son chemin.
Il le faisait avec les odeurs.
Avec les sons.
Avec la mémoire.
Et surtout avec la confiance.
André, lui, faisait exactement la même chose.
Deux êtres privés de vue s’étaient rencontrés au moment où chacun avait besoin d’une présence.
Personne ne guidait vraiment l’autre.
Ils avançaient ensemble.
Et finalement, André avait raison.
Ils n’avaient jamais eu besoin d’yeux pour se voir.






