Ses yeux s’étaient voilés.
Ses pas étaient devenus plus lents.
Et quelque part, quelque chose avait changé.
Claire a terminé son examen.
— Il n’est pas en fin de vie, m’a-t-elle finalement expliqué.
J’ai relevé la tête.
— Vraiment ?
— Non. Il est vieux, évidemment. Il faudra surveiller son cœur, soulager ses articulations, adapter ses promenades. Mais il peut encore avoir une très bonne qualité de vie.
Elle a caressé doucement son oreille.
— Un an, peut-être deux. Peut-être davantage. Personne ne peut prédire exactement.
Basile a posé son museau contre sa main.
— Et ses yeux ?
Claire a secoué la tête.
— Il ne retrouvera probablement pas la vue.
Je crois que mon expression a parlé pour moi.
La vétérinaire a ajouté immédiatement :
— Mais ce n’est pas forcément dramatique pour lui.
Elle m’a expliqué que les chiens utilisent énormément leur odorat et leur ouïe.
Dans un environnement stable, un chien aveugle peut mémoriser les meubles, les portes, les marches, la place de ses gamelles.
Ils apprennent.
Ils s’adaptent.
Surtout quand ils vivent déjà depuis un certain temps avec leur handicap.
— Dans sa maison habituelle, a-t-elle dit, il devait probablement se déplacer presque normalement.
Puis elle s’est tue quelques secondes.
— Il n’y avait aucune raison évidente pour qu’il ne puisse pas terminer tranquillement sa vie dans un foyer adapté.
Je me suis assise à côté de Basile.
Il avait déjà trouvé ma chaussure avec son museau.
Une heure plus tôt, cet animal attendait encore au milieu d’un endroit inconnu.
Et maintenant, il dormait presque contre ma jambe.
Je pensais à cette queue qui avait commencé à battre au son de mes pas.
Au début, cette image me semblait seulement triste.
Puis, au fil des jours, j’ai commencé à la voir autrement.
Car pour espérer un retour avec autant de certitude, Basile avait forcément appris quelque chose pendant sa vie.
Il avait appris que les humains revenaient.
Pendant des années, lorsqu’il entendait des pas, ils annonçaient probablement des choses simples.
Une promenade.
Un repas.
Une présence familière.
Quelqu’un qui rentrait à la maison.
C’est pour cela qu’il avait remué la queue.
Son espoir ne venait pas de nulle part.
Il venait de milliers de journées où les pas avaient été synonymes de sécurité.
Voilà peut-être ce qui rendait cette scène si difficile à oublier.
On lui avait appris à faire confiance.
Et même après cette terrible rupture dans sa routine, sa première réaction envers l’être humain suivant avait encore été la confiance.
Chez moi, où je l’ai accueilli temporairement, Basile s’est adapté avec une rapidité étonnante.
La première journée, il avançait en longeant les murs.
Je plaçais de petits tapis de textures différentes devant certaines zones pour l’aider à s’orienter.
Un tapis souple près de sa gamelle.
Un autre devant la porte.
Je ne déplaçais aucun meuble.
Je lui parlais beaucoup.
— Je suis là.
— Attention, une marche.
— Ta gamelle est à droite.
Très vite, il a commencé à mémoriser.
Après trois jours, il trouvait son panier sans aide.
Après une semaine, il savait exactement où attendre lorsque j’ouvrais le placard contenant ses friandises.
Et lorsque quelqu’un entrait dans la maison, il reconnaissait immédiatement la différence entre nos voix.
Sa queue faisait le reste.
Basile adorait les gens.
Tous les gens.
Le facteur.
Les voisins.
La vétérinaire.
Les bénévoles.
La première fois qu’un homme âgé est venu déposer des couvertures, Basile s’est levé de son panier, a traversé la pièce en suivant sa voix et est venu poser sa tête contre sa jambe.
— Il ne me connaît même pas, avait murmuré l’homme.
— Il fait ça avec tout le monde.
— Alors il est plus courageux que moi.
Pendant plusieurs semaines, j’ai cherché une famille pour lui.
Je savais que ce serait compliqué.
Un grand chien.
Quatorze ans.
Aveugle.
Avec des médicaments pour les articulations et des contrôles vétérinaires.
Ce n’était pas exactement le profil pour lequel les familles se précipitaient habituellement.
Les jeunes chiens avaient souvent plusieurs demandes.
Basile recevait beaucoup de messages affectueux.
Mais peu de propositions concrètes.
« Quelle histoire bouleversante. »
« Pauvre petit père. »
« J’espère qu’il trouvera quelqu’un. »
Tout le monde espérait.
Personne ne disait vraiment : « Moi. »
Puis, un mardi matin, j’ai reçu un appel.
Une voix d’homme.
Posée.
Un peu hésitante.
— C’est pour Basile.
— Oui ?
— Le chien aveugle.
— Oui.
Il y eut un silence.
— Il est toujours à adopter ?
J’ai répondu que oui.
L’homme s’appelait André.
Il avait soixante-dix-neuf ans et vivait dans une petite maison à la périphérie d’Angers.
Sa femme était décédée quatre ans plus tôt.
Depuis, la maison lui semblait trop silencieuse.
Mais André avait une particularité.
Il était lui aussi aveugle.
Sa vue avait diminué progressivement pendant près de dix ans.
Aujourd’hui, il ne distinguait plus que quelques variations de lumière.
Il m’a expliqué qu’on lui avait plusieurs fois conseillé de prendre un jeune chien spécialement éduqué.
— Je ne cherche pas un chien qui travaille pour moi, a-t-il dit. Je voudrais juste un compagnon.
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