Abandonné et aveugle, ce vieux chien remua la queue en entendant enfin des pas approcher

Puis il a ajouté :

— Et quand j’ai entendu parler de Basile… je me suis dit qu’on avait peut-être quelque chose en commun.

Je suis restée silencieuse quelques secondes.

Ma première réaction a été la prudence.

Deux êtres âgés.

Tous les deux privés de vue.

Comment allaient-ils se débrouiller ?

André a dû sentir mon hésitation.

Il a ri.

— Vous pensez qu’on va passer nos journées à se rentrer dedans ?

J’ai ri à mon tour.

— Je reconnais que la question m’a traversé l’esprit.

— Venez voir ma maison.

Alors j’y suis allée.

Et dès que j’ai franchi la porte, j’ai compris que j’avais posé la mauvaise question.

La maison d’André était exactement le type d’endroit dont Basile avait besoin.

Tout avait une place fixe.

Rien ne traînait.

Les meubles n’étaient jamais déplacés.

Des repères tactiles se trouvaient à certains endroits.

Les passages étaient dégagés.

André connaissait chaque centimètre de son intérieur par mémoire.

Et surtout, André parlait beaucoup.

Pas par nervosité.

Par habitude.

Quand il se levait, il disait :

— Je vais dans la cuisine.

Quand il revenait :

— Me revoilà.

Quand il cherchait quelque chose :

— Où ai-je encore mis ce torchon ?

Il avait appris à utiliser les sons pour structurer son espace.

Exactement comme Basile.

Nous avons décidé d’organiser une première rencontre.

J’ai amené Basile quelques jours plus tard.

André l’attendait assis dans son salon.

— Il est là ? demanda-t-il lorsque nous sommes entrés.

— Oui.

— Laisse-le venir.

Je n’ai rien fait.

André non plus.

Basile a commencé à explorer.

Il a reniflé le bord du tapis.

Puis un meuble.

Puis il a entendu André bouger la main sur l’accoudoir.

Sa tête s’est tournée.

Il s’est approché.

André a tendu lentement la main dans sa direction.

Basile l’a reniflée.

Une seconde.

Deux secondes.

Puis il a posé son menton dans la paume de cet homme qu’il n’avait jamais vu et qui, lui non plus, ne pouvait pas le voir.

André n’a pas parlé immédiatement.

Ses doigts ont commencé à suivre le contour du museau de Basile.

Les oreilles.

Les joues.

Le front.

Il apprenait son visage avec ses mains.

Basile, lui, apprenait André avec son nez.

— Il a beaucoup de poils blancs, non ? demanda André.

— Presque tout le museau.

— Alors on vieillit pareil.

Basile a remué la queue.

Cette première rencontre a duré deux heures.

Au bout d’une demi-heure, Basile s’était couché aux pieds d’André.

Au bout d’une heure, André lui racontait déjà l’emplacement de chaque pièce.

— Là-bas, c’est la cuisine. Ton eau serait près du mur. Et je te préviens, je ne change jamais les meubles de place parce que moi non plus je n’aime pas les surprises.

Je suis repartie ce soir-là avec Basile.

André est resté sur le pas de sa porte.

— Quand est-ce qu’il revient ?

La question n’était pas : « Est-ce qu’il peut revenir ? »

C’était : « Quand ? »

Deux semaines plus tard, Basile s’installait chez lui.

Les débuts ont été bien plus simples que prévu.

André avait placé de petits tapis pour marquer les zones importantes.

Il utilisait toujours les mêmes mots.

« Cuisine. »

« Porte. »

« Jardin. »

« Marche. »

« Panier. »

Au bout de quelques jours, Basile connaissait déjà le trajet du salon vers sa gamelle.

Puis celui vers la porte du jardin.

Puis celui jusqu’au fauteuil d’André.

Ils avaient aussi développé quelque chose que je n’avais jamais anticipé.

Ils s’écoutaient mutuellement.

André reconnaissait immédiatement le bruit des griffes de Basile sur le parquet.

Il savait s’il marchait calmement, s’il cherchait quelque chose ou s’il hésitait.

Basile, de son côté, avait appris les bruits d’André.

Sa canne posée contre le mur.

Ses pantoufles.

Le froissement du journal audio qu’il recevait.

Le cliquetis particulier de sa tasse lorsqu’il la posait sur la petite table.

Ils ne se voyaient jamais.

Et pourtant, chacun savait presque toujours exactement où se trouvait l’autre.

Lorsque je suis revenue leur rendre visite trois semaines après l’adoption, la porte s’est ouverte avant même que je frappe une deuxième fois.

— Entrez, m’a dit André.

Basile était derrière lui.

Il a reconnu ma voix.

Sa queue s’est agitée.

Je me suis accroupie et il est venu me saluer.

Puis, au bout de quelques minutes, il est retourné vers André.

Sans hésiter.

Il s’est couché près de son fauteuil.

— Alors ? ai-je demandé. Comment ça se passe ?

André a souri.

— Les gens me posent tous la même question.

— Laquelle ?

— Comment deux aveugles peuvent bien vivre ensemble.

Il a glissé sa main vers le bord du fauteuil.

Basile connaissait déjà ce geste.

Il s’est redressé et a posé sa tête sur les genoux de son maître.

André a commencé à caresser lentement son vieux museau.

— Vous savez ce que je leur réponds ?

Je n’ai rien dit.

— Qu’on n’a pas besoin d’yeux pour se trouver.

Cette phrase m’est restée.

Plus tard, j’ai repensé à cette première journée.

À la déchetterie.

À Basile debout seul au milieu d’un endroit qu’il ne connaissait pas.

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