Le jeune chien déposait chaque matin son jouet préféré près de la vieille chienne mourante. Après sa disparition, ce qu’il fit dans le jardin bouleversa toute la famille.
Le premier matin, j’ai cru à un hasard.
Quand je suis entrée dans le salon, le vieux lapin bleu de Malo était posé à côté de la tête de Prune, dans son panier aménagé au pied du canapé.
J’ai ramassé le jouet.
— Malo, tu l’as encore laissé traîner.
Il est arrivé en remuant la queue, l’a repris délicatement entre ses dents et est reparti avec.
Le lendemain matin, le lapin était de nouveau auprès de Prune.
Et le surlendemain, je l’ai vu faire.
Malo avait pris son jouet sur son coussin, dans l’entrée. Au lieu de traverser la maison en courant comme d’habitude, il avançait lentement.
Il s’est arrêté devant Prune.
Il a baissé la tête.
Puis il a posé son lapin contre elle avec une douceur que je ne lui connaissais pas.
Après quoi il a reculé de deux pas, s’est couché sur le parquet et l’a regardée.
Il n’a pas essayé de jouer.
Il n’a pas aboyé.
Il n’a pas insisté.
Il est simplement resté là.
À ce moment-là, je pensais encore qu’il ne comprenait pas.
J’allais découvrir que c’était moi qui ne comprenais rien.
Nous vivions dans une maison à la sortie d’Angers, avec mon mari Julien et nos deux enfants, Léa, onze ans, et Thomas, huit ans.
Et pendant des années, cette maison avait surtout été le territoire de Prune.
Prune était une chienne croisée boxer, bringée, avec le museau grisonnant et une patience presque irréelle.
Elle avait neuf ans.
Julien l’avait adoptée bien avant de me rencontrer, pendant une période difficile de sa vie.
Il venait alors de quitter un petit appartement après une séparation compliquée. Il parlait peu de cette époque, mais je savais que Prune avait été là pendant les soirées silencieuses, les repas pris seul devant la télévision et les dimanches où personne ne l’appelait.
Elle connaissait Julien mieux que personne.
Quand il était heureux, elle le suivait.
Quand il était inquiet, elle posait sa tête sur son genou.
Quand il était malade, elle dormait devant la chambre.
Même après notre mariage, même après l’arrivée des enfants, il existait entre eux quelque chose que je n’ai jamais essayé de comprendre complètement.
Une sorte de vieille fidélité.
Prune était également la chienne idéale avec les enfants.
Quand Léa était petite, elle s’endormait parfois le visage contre son flanc.
Prune ne bougeait pas.
Thomas pouvait passer vingt minutes à lui raconter l’histoire entière de sa journée d’école comme si elle était sa meilleure amie.
Elle restait assise devant lui avec cet air sérieux qui donnait l’impression qu’elle comprenait chaque mot.
Puis Malo est arrivé.
Et avec Malo, le calme a pris fin.
Malo avait deux ans au moment où tout s’est passé.
C’était un grand chien couleur miel, croisé labrador avec probablement cinq ou six autres choses impossibles à identifier.
De grandes pattes.
Des oreilles trop souples.
Un regard perpétuellement enthousiaste.
Et une queue capable de renverser une tasse à cinquante centimètres de distance.
Malo avait peur de l’aspirateur, des ballons gonflables et du bruit du grille-pain.
Il courait parfois après sa propre queue.
Il avait déjà renversé notre sapin de Noël.
Deux fois.
Et il avait regardé les dégâts avec une fierté incompréhensible.
Prune, elle, l’avait accueilli comme une grande sœur fatiguée qui découvre qu’on lui impose un petit frère particulièrement pénible.
Au début, elle l’ignorait.
Malo lui apportait une balle.
Prune détournait la tête.
Il se couchait contre elle.
Elle soupirait.
Il lui léchait l’oreille.
Elle changeait de place.
Mais Malo ne renonçait jamais.
Il la suivait dans le jardin.
Il dormait près d’elle.
Il attendait qu’elle commence à manger avant de toucher à sa propre gamelle.
Et quelque part entre l’agacement et l’habitude, quelque chose avait changé.
Prune avait commencé à l’attendre.
Quand Malo restait trop longtemps dehors, elle allait jusqu’à la porte.
Quand il se faisait gronder, elle venait s’asseoir près de lui.
Ils étaient devenus inséparables.
Et Malo avait un trésor.
Un seul.
Un vieux lapin bleu en tissu.
Enfin, il avait probablement été bleu autrefois.
Avec le temps, sa couleur ressemblait davantage à celle d’une vieille serpillière.
Il n’avait plus d’oreilles.
Une couture était ouverte sur le ventre.
La moitié du rembourrage avait disparu.
Il était objectivement affreux.
Pour Malo, c’était le plus bel objet du monde.
Il l’avait depuis son arrivée chez nous.
Il dormait avec.
Il le transportait d’une pièce à l’autre.
Quand Julien rentrait du travail, Malo allait chercher son lapin avant de courir l’accueillir.
Quand il avait peur d’un bruit, il prenait le lapin.
Quand il était fatigué, il posait sa tête dessus.
Si quelqu’un prenait le jouet pour plaisanter, Malo suivait immédiatement cette personne avec une expression inquiète jusqu’à ce qu’on le lui rende.
Nous avions un panier entier rempli de jouets.
Des cordes.
Des balles.
Des animaux en tissu.
Des jouets qui couinaient.
Malo les aimait tous.
Mais le lapin bleu était différent.
C’était son objet.
Son trésor.
Puis, au début du printemps, Prune a commencé à ralentir.
Au départ, rien d’alarmant.
Elle mangeait moins.
Elle hésitait avant de monter les trois marches de la terrasse.
Elle restait davantage couchée.
Nous avons mis cela sur le compte de l’âge.
Puis un matin, Julien a voulu l’emmener en promenade.
Prune s’est levée.
Elle a fait quelques pas.
Et elle s’est recouchée.
Julien m’a regardée.
Je me souviens encore de ce regard.
Nous avons pris rendez-vous dans une clinique vétérinaire du secteur.
Les examens ont duré plusieurs jours.
Puis le vétérinaire nous a reçus.
Il a parlé calmement.
Une maladie grave.
Déjà très avancée.
Il nous a expliqué qu’un traitement lourd ne lui apporterait probablement pas de véritable amélioration.
Nous pouvions surtout la soulager.
L’accompagner.
Lui offrir du confort.
Quelques semaines, peut-être davantage.
Personne ne pouvait savoir exactement.
Je regardais Julien pendant que le vétérinaire parlait.
Il fixait Prune, couchée entre nos pieds.
À un moment, il s’est penché et lui a caressé le front.
— D’accord, a-t-il murmuré.
Ce seul mot m’a presque fait pleurer.
Nous avons réorganisé le salon.
Prune aimait être au milieu de la famille. Nous ne voulions pas la laisser seule dans une chambre.
Nous avons donc installé un grand panier avec plusieurs couvertures près du canapé, à l’endroit où elle pouvait nous voir quand nous mangions, regardions un film ou faisions nos devoirs avec les enfants.
Au début, elle continuait à se déplacer.
Puis de moins en moins.
Julien a commencé à dormir sur le canapé.
La première nuit, je lui ai dit qu’il pouvait venir se coucher.
— Je sais.
Il est resté.
— Je veux juste être là si elle a besoin de quelque chose.
Je n’ai pas insisté.
Malo, lui, semblait perturbé.
Il suivait Prune partout lorsqu’elle se levait.
Il reniflait sa gamelle quand elle ne mangeait pas.
Quand elle dormait, il se couchait à quelques mètres.
Puis il a commencé avec le lapin.
Chaque matin.
Toujours la même chose.
Il prenait son vieux jouet.
Il traversait la maison.
Il le déposait près de Prune.
Puis il reculait.
Au début, je le lui rendais.
Ensuite, j’ai arrêté.
Je pensais qu’il espérait qu’elle joue.
Je me disais qu’il ne comprenait simplement pas pourquoi son amie ne se levait plus.
Mais un détail aurait dû me faire réfléchir.
Il ne lui demandait jamais rien.
Un chien qui veut jouer sait se faire comprendre.
Malo le faisait parfaitement avec nous.
Quand il voulait une balle, il la poussait contre notre jambe.
Quand nous l’ignorions, il recommençait.
Puis encore.
Puis encore.
Avec Prune, jamais.
Il posait le lapin.
Il reculait.
Et il attendait.
Une semaine est passée.
Puis deux.
Les bonnes journées se sont faites plus rares.
Certains soirs, Prune venait encore s’installer près de la table pendant le dîner.
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