À chaque fois, nous nous mettions à espérer de manière complètement irrationnelle.
— Elle a meilleure mine aujourd’hui, disait Julien.
Je répondais oui.
Nous savions pourtant tous les deux.
Puis le lendemain, elle ne quittait presque pas son panier.
Les enfants avaient compris.
Pas complètement, bien sûr.
Peut-être qu’on ne comprend jamais complètement ce genre de choses.
Mais ils savaient.
Thomas venait lui lire ses bandes dessinées.
Léa s’asseyait près d’elle en faisant ses devoirs.
Julien la brossait doucement tous les soirs.
Et Malo continuait son rituel.
Un matin, Léa m’a regardée pendant qu’il déposait le lapin.
— Maman…
— Oui ?
— Je crois qu’il lui donne son jouet.
J’ai souri tristement.
— Peut-être qu’il veut qu’elle joue.
Léa a secoué la tête.
— Non.
Elle a regardé Malo.
— S’il voulait jouer, il resterait devant elle avec.
Je n’ai rien répondu.
— Je pense qu’il lui donne ses affaires parce qu’elle est triste.
J’ai voulu lui expliquer qu’il fallait éviter de prêter aux animaux exactement les mêmes pensées qu’aux humains.
Mais elle m’a regardée avec cette expression que les enfants ont parfois quand ils sont persuadés que les adultes compliquent quelque chose de très simple.
— Regarde-le, maman.
J’ai regardé.
Malo était couché sur le sol.
Le lapin était près de Prune.
Et lui n’avait d’yeux que pour elle.
Les jours suivants, quelque chose a changé.
Malo a commencé à apporter d’autres jouets.
Pas beaucoup.
Un par un.
D’abord une vieille balle jaune.
Le lendemain, une corde tressée.
Puis un petit jouet rouge qui couinait.
Il les déposait tous dans le panier de Prune.
Bientôt, un petit tas s’est formé près de sa couverture.
Je l’ai déplacé une fois pour nettoyer.
Malo a remis plusieurs objets au même endroit dans la journée.
Alors je les ai laissés.
Prune ne jouait plus depuis longtemps.
Elle semblait parfois à peine remarquer les objets.
Mais Malo continuait.
Chaque matin.
Parfois plusieurs fois par jour.
Et chaque fois, exactement avec la même douceur.
Puis il y a eu ce jeudi.
Je me souviens parfaitement de la scène.
Prune avait passé une mauvaise nuit.
Elle semblait épuisée.
Julien était assis sur le tapis près d’elle depuis presque une heure.
Moi, je préparais du café dans la cuisine.
Malo est arrivé avec le lapin bleu.
Il s’est approché.
Il l’a posé juste devant le museau de Prune.
Puis il s’est couché un peu plus loin.
Pendant quelques secondes, rien ne s’est passé.
Puis Prune a bougé.
À peine.
Elle a avancé doucement la tête.
Et elle a posé son menton sur le vieux lapin.
Malo l’a regardée.
Sa queue a frappé une seule fois le parquet.
Un seul petit coup.
Tac.
Puis il est resté parfaitement immobile.
Julien aussi.
J’étais dans l’encadrement de la cuisine.
Personne n’a parlé.
Quelques secondes plus tard, Julien s’est levé.
— Je vais prendre l’air.
Il est sorti dans le jardin.
Il est resté longtemps près de la haie, les mains dans les poches.
Quand il est revenu, ses yeux étaient rouges.
Je n’ai rien dit.
Cette nuit-là, j’ai enfin compris ce que Léa avait voulu me dire.
Peut-être que Malo ne cherchait pas du tout à faire jouer Prune.
Peut-être qu’il voulait simplement qu’elle ait quelque chose qu’il aimait.
Une semaine plus tard, un dimanche matin, Prune n’a presque pas réussi à se lever.
Elle nous regardait encore.
Elle réagissait encore quand Julien prononçait son nom.
Mais elle était épuisée.
Nous avions déjà parlé avec le vétérinaire.
Nous savions qu’il faudrait prendre une décision avant que la douleur ne prenne toute la place.
Julien a passé une longue heure assis près d’elle.
Finalement, il m’a regardée.
— Je crois que c’est aujourd’hui.
J’ai hoché la tête.
Nous avions prévu que le vétérinaire puisse venir à la maison.
Nous voulions que Prune reste dans son salon.
Sur ses couvertures.
Avec nous.
Les enfants ont voulu être présents.
Nous leur avons expliqué qu’ils pouvaient sortir quand ils le souhaitaient.
Ils sont restés.
Malo aussi.
Il était couché à quelques mètres.
Étrangement calme.
Prune avait la tête sur les jambes de Julien.
Léa caressait son dos.
Thomas tenait une de ses pattes.
Moi, je posais ma main sur son flanc.
Le vétérinaire nous a expliqué chaque étape avec douceur.
Puis Prune s’est endormie.
Sans agitation.
Sans peur.
Julien lui parlait à voix basse.
Je n’entendais pas tout.
Seulement quelques mots.
— Ma belle…
— Merci…
— Je suis là…
Puis son souffle s’est arrêté.
Le silence qui a suivi était différent de tous les silences que j’avais connus.
Personne ne bougeait.
Malo s’est finalement levé.
Il s’est approché.
Il a reniflé Prune longuement.
Son museau.
Ses pattes.
Son flanc.
Puis il s’est assis à côté de son panier.
Il est resté là.
Nous avons laissé faire.
Cet après-midi-là, nous avons enterré Prune dans un coin du jardin.
Il y avait un vieil arbre près de la clôture, un arbre sous lequel elle aimait se coucher l’été.
Julien a creusé.
Je lui ai proposé de l’aider.
Il a refusé.
Pas sèchement.
Simplement comme s’il avait besoin de faire cette dernière chose lui-même.
Les enfants avaient préparé quelques dessins.
Thomas avait écrit :
« Merci d’avoir écouté toutes mes histoires. »
Léa avait dessiné Prune avec Malo.
Nous sommes restés quelques minutes autour de l’endroit.
Nous avons parlé d’elle.
Des vacances où elle avait refusé de mettre les pattes dans l’eau.
Du jour où elle avait volé un morceau de poulet sur la table.
De la fois où elle s’était couchée devant la chambre de Léa pendant toute une nuit parce que notre fille avait de la fièvre.
Nous avons ri.
Puis nous avons pleuré juste après.
Malo nous regardait depuis la terrasse.
Il n’a pas approché.
Le soir, la maison semblait immense.
Le panier de Prune était vide.
Et pourtant, son vieux plaid était encore là.
Le lapin bleu aussi.
Je n’avais pas eu le courage de toucher à quoi que ce soit.
Julien est resté longtemps dans le salon.
Puis, pour la première fois depuis plusieurs semaines, il est venu se coucher.
Dans le noir, il m’a dit :
— Je ne sais pas comment m’habituer à ne plus la voir là.
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






