Cinq motards ont suivi un aboiement presque inaudible… ce qu’ils ont trouvé sous cet arbre les a bouleversés

Cinq motards ont suivi un aboiement presque inaudible au fond d’une forêt du Jura. Ce qu’ils ont trouvé attaché à cet arbre les a brisés.

— Coupez les moteurs.

Luc avait levé le poing si brusquement que nous avions tous freiné derrière lui.

Nous étions cinq, sur une piste forestière perdue au-dessus d’un petit village du Jura. Autour de nous, rien que des sapins, des pierres et cette route de terre qui semblait monter sans fin.

Pendant quelques secondes, personne ne comprit pourquoi Luc s’était arrêté.

Puis nous l’avons entendu.

Un aboiement.

À peine un aboiement, en réalité.

Plutôt un souffle cassé qui essayait encore de devenir un son.

Pascal retira son casque.

— Vous avez entendu ?

Le bruit revint.

Très loin sous la route.

Un seul appel, rauque et faible.

Puis plus rien.

Nous n’avions rien de rassurant à première vue.

Luc dépassait largement le mètre quatre-vingt-dix. Pascal avait les bras couverts de tatouages et une cicatrice qui lui traversait le sourcil. Thierry ressemblait davantage à un ancien videur qu’à quelqu’un à qui l’on confierait un animal effrayé.

Et pourtant, cinq hommes en cuir commencèrent à descendre la pente entre les arbres.

Le son revenait toutes les trente ou quarante secondes.

Toujours plus faible.

Comme si l’animal hésitait désormais à gaspiller l’énergie nécessaire pour appeler.

Puis Pascal s’arrêta.

Devant lui se trouvait une petite clairière.

Au centre poussait un vieux pin.

Une grosse chaîne métallique entourait deux fois le tronc.

L’autre extrémité disparaissait sous une forme couchée dans la terre.

Personne ne parla.

Pendant une seconde, je crus que nous étions arrivés trop tard.

Puis la forme leva la tête.

De quelques centimètres seulement.

Une chienne berger allemand.

Ou plutôt ce qu’il restait d’une magnifique chienne berger allemand.

Son corps semblait avoir fondu autour de ses os. Son pelage, autrefois probablement noir et fauve, était clairsemé. Autour de l’arbre, le sol formait un cercle parfaitement nu.

La longueur exacte de sa chaîne.

Elle avait tellement marché autour du tronc que ses pattes avaient fini par effacer l’herbe.

Luc s’accroupit.

La chienne le regarda.

Elle ne recula pas.

Elle ne grogna pas.

Elle n’avait probablement plus la force de faire l’un ou l’autre.

Elle produisit simplement ce petit aboiement cassé que nous avions entendu depuis la route.

Puis Luc tendit lentement la main.

Et quelque chose se produisit.

La chienne rassembla ce qui lui restait de force et poussa légèrement sa tête contre ses doigts.

Pascal détourna les yeux.

Thierry marcha quelques mètres vers les arbres.

Moi, je restai immobile.

Parce que je venais d’apercevoir quelque chose dans la terre, tout près du ventre de la chienne.

De minuscules os.

Pas un seul petit squelette.

Plusieurs.

Nous n’en comprîmes pas encore la signification.

Nous savions seulement qu’une grande chienne était là.

Et qu’autour d’elle se trouvaient plusieurs petits corps.

Luc passa doucement un bras sous sa poitrine.

— Doucement, ma grande.

Elle portait autour du cou une boucle métallique bricolée avec la chaîne elle-même.

À certains endroits, les poils avaient disparu autour du métal.

Pascal observa le système.

— On ne retire pas ça ici.

Personne ne discuta.

— On l’emmène.

Luc la souleva.

Je m’étais attendu à ce que le poids lui demande un effort.

Il se redressa presque trop vite.

Elle ne pesait presque rien.

La tête de la chienne roula doucement contre sa poitrine.

Puis elle resta là.

Son museau posé sur la veste de Luc.

Comme si elle venait de décider qu’elle n’avait plus besoin de tenir toute seule.

La remontée jusqu’aux motos nous prit plus de vingt minutes.

Nous avancions lentement sur la pente.

Luc portait la chienne dans ses bras.

Pascal ouvrait la marche.

Thierry suivait derrière Luc, les mains prêtes à le retenir s’il glissait.

Personne ne parlait.

Arrivés sur la piste, un autre problème nous attendait.

La première clinique vétérinaire ouverte se trouvait à près de cinquante kilomètres.

Et aucun de nous n’avait de voiture.

Thierry partit chercher du réseau téléphonique plus bas sur la route.

Luc s’assit contre la roue de sa moto.

Il posa la chienne sur ses jambes sans jamais la lâcher.

C’est là que je dois vous parler de Luc.

Onze ans plus tôt, Luc avait perdu son fils.

Mathis avait dix-neuf ans.

Un accident de voiture sur une route départementale, un soir de pluie.

Luc n’en parlait jamais.

En quatre années passées à rouler avec lui, je l’avais entendu prononcer le prénom de son fils seulement deux fois.

Autour du cou, il portait pourtant toujours une petite médaille ayant appartenu à Mathis.

Ce jour-là, assis au bord d’une piste forestière avec cette chienne presque sans forces contre lui, Luc posa une grande main sur ses côtes.

Il vérifiait qu’elles continuaient de se soulever.

Toutes les quelques minutes, il murmurait :

— Je suis là.

Puis :

— Tu peux arrêter de te battre toute seule.

À ce moment-là, nous ne savions pas ce que ces mots allaient signifier quelques heures plus tard.

Thierry revint.

Il avait réussi à joindre une clinique d’urgence.

Ils nous attendaient.

Nous avons essayé d’imaginer toutes les solutions possibles.

Mettre la chienne dans une veste attachée entre deux motos.

Improviser un support.

Demander à quelqu’un de redescendre chercher une voiture.

Mais chaque minute comptait.

Luc regarda son guidon.

Puis la chienne.

— Elle vient avec moi.

Il s’installa sur la moto.

Nous l’avons aidé à placer la chienne devant lui, maintenue contre son torse, protégée par ses bras.

Pascal secoua la tête.

— Tu ne peux pas conduire comme ça normalement.

— Alors je conduirai doucement.

Et c’est ce qu’il fit.

Nous descendîmes la piste à une vitesse ridicule.

Vingt ou vingt-cinq kilomètres à l’heure.

Pascal devant.

Thierry et moi sur les côtés.

Alain derrière.

Luc au milieu.

Une escorte improvisée autour d’une chienne qui semblait pouvoir se briser au moindre choc.

Une voiture arriva rapidement derrière nous sur une route étroite.

Le conducteur s’impatienta.

Alain se plaça simplement au centre de notre formation jusqu’à ce que la route devienne assez large pour laisser passer.

Personne ne voulait accélérer.

Pendant tout le trajet, la chienne gardait la tête tournée vers Luc.

Elle ne regardait presque jamais devant elle.

Seulement lui.

Comme si elle devait vérifier en permanence que l’homme qui l’avait retirée de cette clairière existait vraiment.

Quand nous arrivâmes enfin à la clinique, deux personnes sortirent avec une civière.

À peine avaient-elles aperçu l’animal qu’elles appelèrent quelqu’un à l’intérieur.

Une vétérinaire nous rejoignit.

Elle s’appelait docteure Morel.

Elle examina rapidement la chienne.

— Depuis combien de temps elle est attachée ?

— On n’en sait rien.

Elle observa la chaîne.

Son visage changea légèrement.

— D’accord. On s’en occupe tout de suite.

Les portes se refermèrent.

Et nous nous retrouvâmes tous les cinq sur le parking.

Sans rien pouvoir faire.

Luc ne bougea presque pas.

Il resta contre le mur, les bras croisés, regardant la porte.

Deux heures plus tard, la docteure Morel revint.

— Elle est vivante. Et pour l’instant, elle est stable.

Luc baissa légèrement la tête.

Pascal expira comme s’il avait retenu son souffle depuis la forêt.

— La chaîne ?

— Retirée. Il a fallu intervenir délicatement parce qu’elle était là depuis longtemps.

La vétérinaire regarda ses notes.

— Elle est extrêmement affaiblie. Déshydratée. Elle a perdu énormément de masse musculaire. Mais son cœur tient bon.

Elle releva les yeux.

— Cette chienne est incroyablement résistante.

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