Luc demanda :
— Elle va vivre ?
La vétérinaire hésita.
— Elle a une chance réelle. Mais les prochaines journées seront importantes.
Puis elle posa une question.
— Vous avez dit qu’il y avait des restes dans la clairière ?
Nos regards se croisèrent.
Pascal répondit.
— Oui.
— Combien ?
— On n’était pas certains.
La docteure Morel resta silencieuse quelques secondes.
— À partir des photos que vous avez prises et de ce que vous m’avez décrit, il semble qu’il y en ait quatre.
Alain fronça les sourcils.
— Quatre chiots ?
— Oui.
Le mot tomba entre nous comme une pierre.
La vétérinaire poursuivit avec précaution.
— Elle a probablement mis bas alors qu’elle était déjà attachée là-bas.
Luc regarda la porte.
— Ils sont morts ensemble ?
— Probablement pas.
Elle prit son temps avant de continuer.
— D’après leur développement, certains ont vécu plus longtemps que d’autres. Cela s’est vraisemblablement produit sur plusieurs semaines.
Personne ne répondit.
Une voiture passa au bout du parking.
La docteure Morel poursuivit :
— Elle a dû les nourrir aussi longtemps qu’elle le pouvait. Mais son propre état montre qu’elle n’avait presque aucune ressource.
Pascal demanda :
— Et après ?
La vétérinaire ne répondit pas immédiatement.
Elle semblait chercher la manière la moins brutale d’expliquer quelque chose qui, de toute façon, n’allait pas être facile à entendre.
— Après, elle est restée près d’eux.
— Ça, on l’a vu.
— Non.
La vétérinaire secoua doucement la tête.
— Je veux dire qu’elle les a vraiment laissés intacts.
Pascal comprit avant moi.
Je le vis dans son visage.
Il cessa de bouger.
— Elle mourait de faim.
— Oui.
— Et ils étaient juste à côté d’elle.
La vétérinaire hocha la tête.
Cette fois, je compris.
Dans une situation extrême, un animal affamé ne réfléchit pas comme nous.
Il cherche simplement à survivre.
Ce n’est ni cruel ni honteux.
C’est un instinct ancien.
Quand le corps manque de tout, il utilise ce qu’il peut trouver.
Mais cette chienne n’avait rien fait.
Pendant des semaines, peut-être davantage, elle était restée attachée à cet arbre.
La nourriture avait disparu.
Ses réserves avaient disparu.
Son corps s’était amaigri jusqu’à l’extrême.
Et pourtant, malgré la faim, elle était restée couchée près de ses petits.
Sans les toucher.
La docteure Morel parla presque à voix basse.
— Je ne peux évidemment pas savoir ce qu’un animal pense. Mais biologiquement, son état est impressionnant. Tout indique qu’elle était arrivée à un niveau de privation très sévère.
Elle se tut.
Puis ajouta :
— Encore un peu plus longtemps là-bas et nous ne l’aurions probablement pas récupérée.
Cette nuit-là, nous avons commencé à l’appeler Maman.
Personne n’avait organisé ça.
Pascal regarda simplement par la vitre de la clinique et dit :
— Cette petite mère s’est accrochée jusqu’au bout.
Puis Thierry répondit :
— Maman.
Le nom resta.
Les jours suivants furent difficiles.
La clinique nous téléphonait régulièrement.
Il fallait la réalimenter lentement.
Son organisme n’était plus habitué à recevoir normalement de la nourriture.
Elle dormait énormément.
Parfois, elle se réveillait brusquement et cherchait autour d’elle.
Les soignants découvrirent vite quelque chose d’autre.
Elle supportait mal tout objet autour de son cou.
Même un collier souple la faisait se figer.
Luc acheta donc un harnais.
Il ne fit aucun commentaire.
Il le déposa simplement à la clinique.
La première semaine, il passa tous les jours.
La deuxième aussi.
Un soir, alors que nous venions voir Maman tous ensemble, une assistante nous raconta quelque chose.
Quand Luc entrait dans la pièce, la chienne reconnaissait ses pas.
Avant même qu’il apparaisse.
Ses oreilles se levaient.
Puis elle attendait.
Elle ne sautait pas.
Elle n’en avait pas encore la force.
Mais dès qu’il s’asseyait, elle avançait lentement jusqu’à lui et posait sa tête contre son genou.
Toujours exactement au même endroit.
Comme dans la forêt.
Un soir, je trouvai Luc seul sur le parking.
Il était assis dans son vieux fourgon.
La fenêtre ouverte.
Entre ses doigts se trouvait la petite médaille de son fils.
— Tu vas bien ? demandai-je.
Il remit la médaille sous sa chemise.
— Oui.
Puis, après quelques secondes :
— Elle a attendu.
Je savais qu’il parlait de la chienne.
— Oui.
Il regarda devant lui.
— Elle a attendu quelqu’un pendant tout ce temps.
Je ne répondis rien.
Luc inspira lentement.
— Je me demande parfois combien de temps on peut attendre avant de comprendre que personne ne viendra.
Cette fois, je savais qu’il ne parlait plus seulement de Maman.
Onze ans.
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