Au centre de la clairière, le vieux pin était encore là.
Luc resta longtemps sans parler.
Puis il regarda autour de lui.
— Quand je pense qu’elle est restée ici tout ce temps…
Thierry posa une main sur son épaule.
Luc ne bougea pas.
Après quelques minutes, nous sommes repartis.
Mais cette visite devint une habitude.
Deux ou trois fois par an, lorsque nous roulions dans la région, nous faisions le détour.
Nous descendions dans la clairière.
Nous restions quelques minutes.
Pas plus.
Pendant ce temps, Maman changeait.
Elle devint presque méconnaissable.
Son poil retrouva son épaisseur.
Elle reprit du poids.
Une oreille restait parfaitement droite tandis que l’autre se repliait légèrement au sommet, détail qui lui donnait constamment l’air d’écouter deux conversations différentes.
Elle adorait les promenades lentes.
Les couvertures épaisses.
Les morceaux de pomme.
Et surtout les visiteurs.
Chaque fois que Luc venait chez Manon, elle traversait le salon pour venir poser sa tête contre lui.
Toujours sans précipitation.
Toujours contre la poitrine ou le genou.
Luc avait également changé.
Un soir, autour d’un repas, il parla de Mathis pendant près de vingt minutes.
Personne ne l’interrompit.
Il raconta comment son fils riait.
Comment il oubliait toujours ses clés.
Comment il avait économisé pendant six mois pour acheter une vieille mobylette qu’il avait ensuite passé deux mois à démonter.
À la fin, Luc avait les yeux rouges.
Mais il souriait.
— Onze ans que je pensais qu’en parler allait rendre les choses pires.
Pascal répondit :
— Et alors ?
Luc regarda Maman couchée sous la table.
— Ça les rend vraies. Ce n’est pas pareil.
Je repense souvent à la phrase qu’il avait murmurée dans la forêt.
Tu peux arrêter de te battre toute seule.
Il ignorait ce que cette chienne avait traversé.
Il ignorait que quatre petits corps se trouvaient près d’elle.
Il ignorait même si elle survivrait jusqu’au soir.
Mais il avait prononcé exactement les mots dont elle semblait avoir besoin.
Peut-être parce qu’il les aurait lui-même nécessaires onze ans plus tôt.
Il existe des douleurs que les hommes cachent bien.
Derrière une barbe.
Derrière une veste en cuir.
Derrière une moto trop bruyante.
Derrière une réponse courte quand quelqu’un demande :
— Ça va ?
Et puis, parfois, quelque chose arrive.
Une rencontre.
Un animal.
Une personne.
Un simple regard.
Et pendant quelques secondes, quelqu’un comprend sans explication.
La dernière fois que nous avons rendu visite à Manon, Maman dormait au soleil près de la fenêtre.
Elle était devenue une grande chienne magnifique.
Impossible d’imaginer le corps presque sans forces que Luc avait soulevé dans la forêt.
Il restait pourtant deux traces sous son pelage, autour du cou.
Les cicatrices de la chaîne.
Manon n’y touchait jamais.
Le harnais était suspendu près de la porte.
Luc s’assit sur le canapé.
Maman ouvrit un œil.
Elle se leva lentement.
Traversa le salon.
Et posa, comme toujours, sa tête contre lui.
Luc lui caressa l’oreille repliée.
— Ça va, ma grande ?
La queue de Maman frappa deux fois le parquet.
Puis Manon arriva avec quatre petits biscuits.
Elle les posa en ligne.
Maman regarda.
Elle mangea le premier.
Puis le deuxième.
Puis le troisième.
Elle renifla le quatrième.
Et s’éloigna.
Personne ne dit rien.
Luc regarda longtemps le biscuit resté au sol.
Puis il se leva.
Quelques jours plus tard, nous avons repris la route de la forêt.
Même piste.
Même pente.
Même clairière.
L’herbe avait presque entièrement recouvert le cercle.
Presque.
Il restait encore une fine ligne de terre autour du pin, comme l’ombre d’une ancienne frontière.
Luc s’avança au milieu.
Il resta là une minute, mains dans les poches.
Puis il regarda le vieux tronc.
Sa voix était basse.
— Elle est chez elle maintenant.
Il attendit encore quelques secondes.
Puis ajouta :
— Tu peux monter la garde ailleurs.
Nous sommes remontés vers les motos.
Personne ne parlait.
Arrivé en haut, Luc sortit de sous sa chemise les deux petites médailles qu’il portait autour du cou.
La sienne.
Et celle de Mathis.
Il les regarda.
Puis il les remit en place.
Cette fois, il ne détourna pas le visage.
Il enfila son casque.
Démarra sa moto.
Et nous sommes repartis tous les cinq entre les sapins, laissant derrière nous cette vieille clairière où, pendant des mois, une chienne avait attendu que quelqu’un entende enfin son dernier appel.






