Le vieux chien ne pouvait plus marcher… alors Marcel le portait chaque soir vers son dernier coucher de soleil

Pendant deux mois, chaque soir, Marcel portait son vieux chien paralysé sur la terrasse pour regarder le soleil disparaître. Personne n’imaginait ce que nous ferions tous lors de leur dernier crépuscule.

— Doucement, mon vieux… On y est presque.

J’ai entendu Marcel murmurer ces mots alors qu’il franchissait péniblement sa porte d’entrée, Gaspard serré contre lui dans une couverture bleu pâle.

Il avançait lentement.

Une main sous le poitrail du chien, l’autre sous ses pattes arrière devenues inutiles.

Marcel avait soixante-dix-neuf ans. Gaspard en avait seize.

Et chaque soir, c’était la même scène.

Marcel s’arrêtait une seconde contre l’encadrement de la porte pour reprendre son souffle. Son dos voûté protestait visiblement sous le poids de l’animal. Puis il traversait les trois mètres qui le séparaient de son vieux fauteuil en rotin, s’asseyait avec précaution et installait Gaspard contre lui.

Toujours dans la même direction.

Vers l’ouest.

Vers le soleil.

Nous habitions une petite rue tranquille à une vingtaine de kilomètres de Dijon, une rue bordée de maisons basses avec des jardins, des volets colorés et des haies que chacun taillait à sa manière.

Ici, les gens se connaissaient sans forcément être amis.

On savait qui partait quelques jours.

Qui recevait ses petits-enfants le dimanche.

Qui avait oublié de sortir ses poubelles.

Qui faisait brûler ses tartines tous les matins.

Pas par curiosité malsaine.

Simplement parce que, dans une petite rue, on finit par connaître le rythme des autres.

Et Marcel faisait partie du décor depuis plus longtemps que presque tout le monde.

Ancien menuisier, retraité depuis des années, veuf, discret, il entretenait son jardin avec une patience méticuleuse. Ses rosiers étaient toujours attachés correctement. Son petit portail grinçait depuis des années mais il refusait de le changer.

« Tant qu’il ferme, il fait son travail », disait-il.

Marcel demandait rarement quelque chose.

Il ne se plaignait jamais.

Mais pendant seize ans, une chose avait été impossible à ignorer dans sa vie.

Gaspard.

Un grand chien couleur miel, croisé retriever, avec une grosse tête douce et des yeux bruns qui semblaient constamment poser une question.

Même vieux, il avait gardé quelque chose d’un chiot dans le regard.

Et Gaspard avait une passion étrange.

Le coucher du soleil.

Certains chiens deviennent fous devant une balle.

D’autres attendent près du réfrigérateur.

Gaspard, lui, attendait le soir.

Depuis qu’il était jeune, dès que la lumière devenait plus douce, il allait de lui-même s’installer près du petit portail ou sur les marches de la terrasse.

Face à l’ouest.

Et il regardait.

Pas quelques secondes avant de s’endormir.

Il regardait vraiment.

Le ciel orange.

Les nuages roses.

Le soleil qui descendait derrière les champs.

Marcel s’en amusait beaucoup.

« Celui-là, disait-il autrefois, il pourrait manquer son dîner, mais jamais son coucher de soleil. »

C’était devenu une plaisanterie dans le quartier.

Quand le ciel devenait particulièrement beau, quelqu’un lançait parfois :

« Gaspard doit être content, ce soir ! »

Puis les années avaient passé.

Les enfants avaient grandi.

Des voisins avaient déménagé.

D’autres étaient arrivés.

Des voitures avaient changé devant les maisons.

Mais Gaspard avait continué à regarder le soleil se coucher.

Jusqu’au jour où ses pattes arrière avaient cessé de le porter.

Au début, il glissait simplement un peu sur le carrelage.

Puis il avait commencé à tomber.

Marcel plaçait des tapis dans toute la maison pour qu’il ait davantage d’appui.

Ensuite, il avait fallu l’aider à se relever.

Puis le soutenir.

Et enfin, environ deux mois avant ce fameux soir de septembre, Gaspard n’avait plus réussi à marcher.

Son âge l’avait rattrapé.

Le vétérinaire avait parlé doucement à Marcel.

De douleur.

De confort.

De qualité de vie.

De temps qui restait.

Personne ne connaissait exactement leur conversation.

Marcel n’en avait parlé à presque personne.

Mais nous avions tous compris.

Ce que nous ignorions encore, c’était la décision que Marcel avait prise.

Gaspard ne pouvait plus aller voir le coucher du soleil.

Alors Marcel apporterait le coucher du soleil à Gaspard.

Ou plutôt, il apporterait Gaspard jusqu’à lui.

Chaque soir.

Sans exception.

Vers dix-neuf heures au début.

Puis de plus en plus tôt, à mesure que les journées raccourcissaient.

Marcel enveloppait son chien dans cette couverture bleue qui appartenait autrefois à sa femme, prenait une grande inspiration et le soulevait.

Gaspard pesait encore près de trente kilos.

Trente kilos, quand on approche des quatre-vingts ans, ce n’est pas rien.

On voyait Marcel serrer les dents.

On le voyait s’appuyer contre la porte.

Une fois, il a failli trébucher sur la marche.

Mon mari, Laurent, a traversé la rue immédiatement.

— Marcel, laisse-moi t’aider.

Mais Marcel a secoué la tête.

Pas sèchement.

Simplement avec cette obstination tranquille qui lui ressemblait.

— Ça va. Je l’ai.

Puis il a ajouté, en regardant Gaspard :

— Il m’a porté assez longtemps. À mon tour.

À ce moment-là, je n’avais pas compris toute la portée de cette phrase.

Plus tard, oui.

Parce que Gaspard avait réellement porté Marcel.

Pas physiquement.

D’une autre manière.

Quatre ans auparavant, Marcel avait perdu son épouse, Madeleine.

Ils avaient vécu cinquante-deux ans ensemble.

Tout le quartier connaissait Madeleine.

Une femme qui déposait parfois une tarte aux pommes devant votre porte sans prévenir.

Qui parlait à ses géraniums.

Qui disait toujours qu’elle n’aimait pas les commérages avant de vous raconter exactement ce qui se passait trois maisons plus loin.

Sa mort avait laissé Marcel comme une maison dont toutes les lumières se seraient éteintes en même temps.

Pendant plusieurs semaines, nous avions presque cessé de le voir.

Les volets restaient fermés plus longtemps.

Le jardin s’était mis à pousser librement.

Le courrier s’accumulait parfois jusqu’à midi.

Mais Gaspard, lui, avait continué à avoir besoin de manger.

À sortir.

À marcher.

Et surtout, à regarder son coucher de soleil.

Alors chaque soir, Marcel avait dû se lever de son fauteuil.

Ouvrir la porte.

Mettre une veste.

Prendre la laisse.

Marcher avec lui jusqu’au bout de la rue.

Jour après jour.

Même quand il n’en avait pas envie.

Surtout quand il n’en avait pas envie.

Quelques mois après la disparition de Madeleine, Marcel recommençait à saluer les voisins.

Puis il avait retaillé ses rosiers.

Ensuite, il avait repeint les volets du garage.

Personne ne disait ouvertement que Gaspard avait sauvé Marcel du silence dans lequel il s’enfonçait.

Mais tout le monde le pensait.

Et maintenant, quatre ans plus tard, Gaspard ne pouvait plus marcher.

Alors Marcel le portait.

Il y avait quelque chose de bouleversant dans ce renversement.

Pendant des années, le chien avait donné à l’homme une raison de sortir.

Maintenant, l’homme donnait au chien une raison d’ouvrir encore les yeux chaque soir.

Au début, nous regardions beaucoup.

Puis, chose étrange et presque honteuse, nous nous sommes habitués.

La première semaine, je m’arrêtais chaque fois que je voyais Marcel sortir.

La deuxième, je prévenais Laurent.

— Ils sont dehors.

La troisième, je regardais quelques secondes par la fenêtre de la cuisine.

Après un mois, la scène était devenue une partie du quartier.

Comme le passage du facteur.

Comme la cloche lointaine de l’église.

Comme les enfants qui rentraient de l’école.

Marcel.

La couverture bleue.

Gaspard.

Le fauteuil.

Le soleil.

Nous nous sommes habitués à quelque chose qui, avec le recul, était l’une des choses les plus tendres et les plus tristes que j’aie jamais vues.

Pourtant, sans vraiment nous en rendre compte, nos habitudes avaient commencé à changer autour d’eux.

Les voisins d’à côté, Alain et Mireille, qui dînaient normalement devant la télévision, s’étaient mis à prendre leur café du soir sur leur terrasse.

Laurent promenait notre chien un peu plus tard qu’avant.

Moi, je rangeais souvent la cuisine au moment où le ciel commençait à changer de couleur.

Même les enfants du quartier semblaient avoir compris.

Toute la journée, ils passaient devant chez Marcel en vélo en criant comme si la rue leur appartenait.

Mais au coucher du soleil, ils ralentissaient.

Ils parlaient moins fort.

Personne ne leur avait demandé.

Ils le faisaient naturellement.

Un soir, Laurent s’était arrêté devant le portail.

— Comment va-t-il ?

Marcel avait baissé les yeux vers Gaspard.

Il avait attendu quelques secondes.

Puis il avait répondu :

— Il veut toujours le voir.

— Le coucher du soleil ?

Marcel avait hoché la tête.

— Chaque soir. Il veut encore le voir. Alors on vient.

Il n’avait rien ajouté.

Il veut encore le voir.

Alors on vient.

Je pense souvent à cette phrase.

Parce qu’elle résume peut-être une grande partie de ce que nous faisons pour ceux que nous aimons.

On ne peut pas toujours réparer.

On ne peut pas empêcher le temps.

On ne peut pas négocier avec l’âge.

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