Mais parfois, on peut porter quelqu’un jusqu’à ce qu’il aime encore.
Le froid avait commencé à arriver.
Marcel ajoutait une deuxième couverture sur Gaspard.
Quand il pleuvait, ils restaient juste derrière la porte ouverte, assez près pour voir l’ouest entre les maisons.
Parfois Gaspard dormait presque tout l’après-midi.
Mais, chose étonnante, au moment où le ciel commençait à devenir doré, ses yeux s’ouvraient.
Comme si une horloge ancienne continuait à fonctionner quelque part dans son corps fatigué.
Et Marcel souriait.
— Je sais, mon vieux.
Alors il le prenait dans ses bras.
Puis arriva ce jeudi de la fin septembre.
Je me souviens très précisément de cette journée.
Pas parce qu’elle avait quelque chose de spectaculaire.
Justement parce qu’elle était parfaitement ordinaire.
J’avais travaillé.
Laurent était passé chercher du pain.
Une voisine avait lavé sa voiture.
Deux adolescents s’étaient disputés devant le petit square avant de repartir ensemble dix minutes plus tard.
Rien ne nous avertissait.
Mais vers la fin de l’après-midi, le ciel avait commencé à changer.
De longs nuages s’étaient formés très haut.
La lumière passait dessous.
D’abord jaune.
Puis orange.
Puis rose.
Le genre de ciel que l’on photographie mal avec son téléphone parce qu’aucune image ne ressemble vraiment à ce qu’on voit.
À l’heure habituelle, la porte de Marcel s’est ouverte.
Je me trouvais devant l’évier.
J’ai levé les yeux.
La couverture bleue est apparue en premier.
Puis Gaspard.
Puis Marcel.
Il avançait encore plus lentement que d’habitude.
Son visage était crispé par l’effort.
Il s’est arrêté sur le seuil.
Une seconde.
Deux secondes.
Puis il a continué.
Je me souviens avoir eu envie de traverser pour l’aider.
Je ne l’ai pas fait.
Je savais qu’il refuserait.
Il a atteint le fauteuil.
Il s’est assis.
A remonté légèrement Gaspard contre son torse.
Puis tous les deux se sont tournés vers l’ouest.
Ce soir-là, Gaspard tenait la tête levée.
C’était devenu rare.
Souvent, Marcel devait placer sa main sous son menton.
Mais là, non.
Le vieux chien regardait.
Ses oreilles étaient immobiles.
Ses yeux ouverts.
Et le soleil descendait lentement entre deux masses de nuages couleur cuivre.
De ma fenêtre, je pouvais voir Marcel pencher son visage vers celui de Gaspard.
Je ne sais pas ce qu’il disait.
Je ne prétendrai jamais le savoir.
Mais ses lèvres bougeaient.
Peut-être racontait-il une vieille histoire.
Peut-être parlait-il de Madeleine.
Peut-être disait-il simplement :
« Regarde, mon vieux. »
Le quartier semblait étrangement silencieux.
Alain et Mireille étaient assis chez eux.
Une femme promenait son chien de l’autre côté de la rue.
Deux enfants avaient arrêté leurs vélos contre une clôture.
Plusieurs personnes regardaient probablement depuis leurs fenêtres, comme moi.
Nous étions là.
Sans être ensemble.
Le soleil continuait à descendre.
Les nuages devenaient rouges sur les bords.
Puis le disque a touché l’horizon.
Une moitié.
Un quart.
Une fine ligne brillante.
Et enfin plus rien.
Au même instant, Gaspard a baissé la tête.
Très doucement.
Il l’a posée contre la poitrine de Marcel.
Je l’ai vu.
Mais je n’ai pas compris immédiatement.
Je me suis dit qu’il était fatigué.
Que Marcel allait rester encore quelques minutes.
Puis rentrer.
Le ciel est passé de l’orange au mauve.
Puis du mauve au bleu sombre.
Marcel n’a pas bougé.
Cinq minutes.
Dix minutes.
J’ai essuyé une assiette.
Puis la même assiette une deuxième fois sans m’en rendre compte.
Je regardais la terrasse.
Marcel était toujours là.
Une main posée sur la tête de Gaspard.
L’autre autour de la couverture bleue.
Alors quelque chose en moi a compris avant que je sois capable de le formuler.
Gaspard était parti.
Il avait regardé le soleil une dernière fois.
Et quand la lumière avait disparu derrière l’horizon, sa tête s’était posée contre l’homme qui l’avait porté jusque-là.
La nuit est tombée.
Les lampadaires de la rue se sont allumés.
Marcel n’est pas rentré.
Il est resté dans son fauteuil.
Dans le noir.
Avec Gaspard dans les bras.
Je ne voyais plus son visage.
Seulement sa silhouette.
L’espace entre nous ne faisait qu’une vingtaine de mètres.
Pourtant, je ne savais pas quoi faire.
Aller le voir me semblait intrusif.
Le laisser seul me paraissait impossible.
J’ai appelé Laurent.
Il est venu à la fenêtre.
Il n’a posé aucune question.
Il a regardé.
Puis il a compris.
À ce moment-là, une porte s’est ouverte deux maisons plus bas.
Celle d’Alain et Mireille.
Alain est sorti.
Sans manteau.
Il a regardé vers chez Marcel.
Puis Mireille l’a rejoint.
Ils ont traversé la rue.
Je me suis tournée vers Laurent.
Il prenait déjà ses chaussures.
Alors nous sommes sortis aussi.
Il faisait froid.
Personne n’avait appelé personne.
Aucun message n’avait circulé.
Mais d’autres portes se sont ouvertes.
Un couple du bout de la rue.
Le jeune homme qui venait d’emménager au printemps.
Une voisine de soixante ans qui vivait seule avec son chat.
Un autre voisin.
Nous avancions tous lentement.
Comme si parler trop fort pouvait briser quelque chose.
Marcel a levé les yeux en nous voyant arriver.
Il ne pleurait pas.
Du moins, je ne crois pas.
Son visage semblait vide d’épuisement.
Gaspard était toujours contre lui, enveloppé dans la couverture bleue.
Personne n’a demandé :
« Que s’est-il passé ? »
Nous le savions.
Personne n’a dit :
« Courage. »
Personne n’a promis que tout irait bien.
Personne n’a parlé d’un endroit meilleur.
Pour une fois, nous avons eu l’intelligence de ne pas remplir le silence avec des phrases.
Alain s’est assis sur la première marche.
Mireille à côté de lui.
Laurent s’est installé contre la rambarde.
Je me suis assise sur le petit muret.
Les autres ont fait pareil.
À la fin, nous étions une dizaine autour de Marcel.
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