Dans la nuit.
Sans parler.
Quand Marcel s’est rendu compte que personne n’attendait quelque chose de lui, que personne n’allait lui demander de raconter, d’expliquer ou d’être courageux, il a baissé la tête.
Et il a poussé un long souffle.
Un seul.
Mais je n’oublierai jamais ce son.
C’était le souffle d’un homme qui venait de porter seul quelque chose de beaucoup trop lourd et qui comprenait soudain que, cette fois, on allait rester avec lui.
Alors nous sommes restés.
Voilà tout.
Le geste dont je me souviens le plus n’est pas spectaculaire.
Nous n’avons rien réparé.
Nous n’avons rien changé.
Nous nous sommes simplement assis avec lui.
Comme Marcel s’était assis avec Gaspard chaque soir.
Présents.
Sans exiger quoi que ce soit.
Une demi-heure est passée.
Peut-être davantage.
Le froid s’est installé dans nos mains.
La lune est apparue au-dessus des toits.
Quelqu’un est rentré chercher une veste pour Marcel et l’a posée sur ses épaules sans rien dire.
Une autre personne a apporté une couverture pour ses jambes.
Personne ne voulait être le premier à partir.
À un moment, Marcel a passé lentement ses doigts dans le pelage de Gaspard.
Comme il devait le faire depuis seize ans.
Puis il a murmuré quelque chose.
Nous n’avons pas entendu.
Un peu plus tard, il a enfin relevé la tête.
Il nous a regardés un à un.
Et ce furent presque les seuls mots prononcés de toute la soirée.
— Merci d’être restés avec nous.
Avec nous.
Pas avec moi.
Avec nous.
Je crois que c’est à cet instant que Mireille a commencé à pleurer.
Très doucement.
Moi aussi.
Le lendemain matin, vers huit heures, quand j’ai ouvert mes volets, Laurent était déjà dehors.
Il avait une pelle.
Alain aussi.
Deux jeunes voisins arrivaient avec des outils.
Personne n’avait organisé quoi que ce soit.
Encore une fois.
La veille au soir, Marcel avait seulement dit qu’il voulait garder Gaspard chez lui.
Alors tout le monde savait où il fallait aller.
Dans le jardin de devant.
À l’endroit exact où Gaspard avait passé des années à s’installer quand Marcel travaillait dehors.
Face à l’ouest.
Nous avons creusé là.
Marcel est resté près de nous.
Il parlait peu.
À un moment, il a raconté que Gaspard avait découvert les couchers de soleil durant son premier été.
Il n’avait alors que quelques mois.
Un soir, il s’était assis au milieu du jardin et avait fixé le ciel pendant si longtemps que Madeleine avait cru qu’il regardait un oiseau.
Mais il n’y avait aucun oiseau.
Le lendemain, il avait recommencé.
Puis le lendemain encore.
— Seize ans, a soufflé Marcel. Il n’en a presque jamais raté un.
Nous avons enveloppé Gaspard dans sa couverture bleue.
Celle dans laquelle Marcel l’avait transporté pendant ses deux derniers mois.
Marcel avait voulu qu’elle reste avec lui.
Avant de refermer la terre, il a posé une main sur la couverture.
Longtemps.
Personne n’a détourné les yeux.
Personne n’a eu besoin de dire quoi que ce soit.
Quelques heures plus tard, Alain et Mireille sont revenus avec un jeune érable.
Pas très grand.
Un tronc mince.
Quelques feuilles encore vertes commençaient déjà à prendre des teintes dorées.
— On s’est dit que… enfin… ici, peut-être…
Mireille n’a pas terminé sa phrase.
Marcel a regardé l’arbre.
Puis l’endroit.
Puis l’ouest.
Il a simplement répondu :
— Oui. Ici.
Alors nous avons planté l’érable à quelques pas de la tombe de Gaspard.
De manière à ce que, lorsqu’il grandirait, ses branches prennent la lumière du soir.
À la fin, Marcel s’est approché.
Il a posé sa paume contre le petit tronc.
Il est resté comme ça quelques secondes.
Puis il a dit :
— Madeleine aurait trouvé ça beau.
Et il est rentré.
Nous l’avons laissé tranquille.
Je pensais que l’histoire se terminerait là.
Un vieux chien.
Un dernier coucher de soleil.
Une rue qui, pendant une nuit, avait su être une famille.
Mais ce qui s’est passé ensuite est peut-être la raison pour laquelle je raconte encore cette histoire aujourd’hui.
Le soir même, le ciel était clair.
Vers dix-neuf heures, je préparais le dîner quand Laurent m’a appelée depuis le salon.
— Regarde.
Sous le petit érable fraîchement planté, quelqu’un était assis.
C’était Alain.
Tout seul.
Il n’avait pas de téléphone.
Pas de livre.
Il regardait simplement vers l’ouest.
Le soleil descendait.
Le lendemain, ce fut Mireille.
Deux jours plus tard, Laurent et moi y sommes allés ensemble.
Nous nous sommes assis dans l’herbe.
Le ciel n’était même pas particulièrement beau.
Quelques nuages gris.
Une lumière pâle.
Mais nous sommes restés jusqu’à ce que le dernier morceau de soleil disparaisse.
Une semaine plus tard, j’ai vu deux adolescents assis sous l’arbre.
Puis une mère avec son fils.
Puis l’homme du bout de la rue.
Puis Marcel.
La première fois que je l’ai vu s’y installer seul, j’ai failli sortir pour le rejoindre.
Je ne l’ai pas fait.
Il s’est assis dans un vieux fauteuil de jardin qu’il avait placé sous l’arbre.
Il regardait vers l’ouest.
Exactement comme autrefois.
Seulement, ses bras étaient vides.
Il est resté jusqu’à la nuit.
À partir de ce jour, quelque chose s’est installé dans notre rue.
Sans planning.
Sans règle.
Sans groupe de messages.
À l’heure du coucher du soleil, quelqu’un allait souvent s’asseoir sous l’érable de Gaspard.
Parfois personne.
Mais rarement.
Parfois une seule personne.
Parfois trois ou quatre.
Personne n’appelait cet arbre « la tombe de Gaspard ».
Nous disions simplement :
« Je vais sous l’érable. »
Tout le monde comprenait.
Les saisons ont changé.
Les premières feuilles sont tombées.
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