Je lui ai pris la main.
Je n’avais aucune réponse.
Le lendemain matin, je me suis levée la première.
J’ai préparé du café.
Puis j’ai regardé machinalement par la fenêtre de la cuisine.
Et je me suis accrochée au bord du plan de travail.
— Julien.
Aucune réponse.
J’ai parlé plus fort.
— Julien, viens voir.
Il est entré encore à moitié endormi.
Puis il a regardé dehors.
Malo était couché près de l’endroit où nous avions enterré Prune.
Mais ce n’était pas cela qui nous avait figés.
Devant lui, sur la terre encore fraîche, il y avait ses jouets.
Tous ses jouets.
Le vieux lapin bleu.
La balle jaune.
La corde.
Le jouet rouge.
Et plusieurs autres objets qu’il gardait habituellement dans son panier.
Il avait dû les transporter un par un.
De la maison jusqu’au jardin.
Pendant que nous dormions.
Il les avait déposés sur la terre.
Et maintenant, il était couché à côté.
La tête posée sur ses pattes.
Julien a porté une main à sa bouche.
Pendant toutes les semaines de maladie, je ne l’avais presque jamais vu pleurer.
Même au moment où Prune était partie, ses larmes avaient été discrètes.
Cette fois, ses épaules ont commencé à trembler.
Il s’est assis sur une chaise.
— Il lui a tout apporté.
C’étaient les seuls mots qu’il a réussi à dire.
Nous sommes sortis.
Malo a levé la tête.
Sa queue a remué doucement.
Puis il a reposé son menton au sol, près du tas de jouets.
Nous n’avons rien déplacé.
Cela aurait semblé presque cruel.
Alors nous avons laissé le lapin bleu et les autres objets là où Malo les avait déposés.
Au début, je me suis demandé s’il cherchait simplement Prune.
Ou si l’odeur de la maison et des jouets l’avait guidé.
Je ne sais pas.
Je ne peux pas savoir ce qu’un chien pense.
Et avec le temps, j’ai cessé de vouloir mettre des phrases humaines dans sa tête.
Je préfère raconter uniquement ce qu’il a fait.
Pendant des semaines, lorsque Prune était malade, Malo lui a apporté ce qu’il possédait de plus précieux.
Il ne lui demandait rien en retour.
Lorsqu’elle est morte, il a pris ses jouets et les a portés jusqu’à l’endroit où elle reposait.
Puis il est resté là.
C’est tout.
Et c’est déjà énorme.
Léa nous a rejoints dans la cuisine un peu plus tard.
Elle a regardé par la fenêtre.
Puis elle m’a regardée.
Je savais exactement ce qu’elle allait dire.
Elle n’a pourtant pas cherché à triompher.
Elle a simplement murmuré :
— Je te l’avais dit.
J’ai hoché la tête.
— Oui.
Puis j’ai ajouté :
— Tu avais raison.
Dans les jours qui ont suivi, Malo a changé.
Pas complètement.
Il est resté Malo.
Il a encore renversé sa gamelle.
Il a encore aboyé contre l’aspirateur.
Il a encore volé une chaussette de Thomas et couru dans toute la maison pendant dix minutes avec.
Mais tous les jours, il allait dans le jardin.
Toujours au même endroit.
Parfois le matin.
Parfois en fin d’après-midi.
Il se couchait près de l’arbre.
Restait cinq minutes.
Ou vingt.
Puis revenait.
Le tas de jouets est resté là.
La pluie les a mouillés.
Le soleil les a décolorés.
Le vieux lapin bleu est devenu presque gris.
Sa couture s’est ouverte davantage.
Mais Malo ne l’a jamais repris.
Nous aurions pu les jeter.
Nous ne l’avons pas fait.
Un samedi, quelques semaines plus tard, Thomas est revenu d’une sortie avec un petit jouet en tissu vert.
Il a essayé de passer directement dans sa chambre.
Je l’ai arrêté.
— Qu’est-ce que tu caches ?
— Rien.
Il avait huit ans.
Son « rien » avait la forme très visible d’un jouet derrière son dos.
Il a fini par me le montrer.
— C’est pour Malo.
— Il a déjà des jouets.
Thomas a regardé le jardin.
— Je sais.
Puis il est allé donner le jouet à Malo.
Le chien l’a pris immédiatement.
Il a fait le tour du salon.
Puis il est sorti.
Quelques minutes plus tard, le jouet vert était posé sur la terre près de Prune.
Thomas n’a rien dit.
Il est remonté dans sa chambre.
Deux jours après, j’ai vu un nouveau jouet orange apparaître près de l’arbre.
— Qui a acheté ça ?
Personne n’a répondu.
Léa a haussé les épaules.
Thomas a regardé son assiette.
Julien a continué de couper son pain.
J’ai compris.
Nous avions commencé, chacun de notre côté, à donner des jouets à Malo.
Parce que nous savions ce qu’il allait en faire.
Peut-être que c’était absurde.
Peut-être que nous le faisions davantage pour nous-mêmes que pour lui.
Mais personne dans cette maison ne supportait l’idée qu’un jour Malo puisse aller près de Prune sans rien avoir à déposer.
Alors le tas a continué de grandir.
Un petit renard en tissu.
Une balle souple.
Une corde neuve.
Un jouet violet.
Toujours la même chose.
Malo recevait le jouet.
Il semblait heureux.
Il le transportait dans la maison pendant quelques heures.
Parfois une journée.
Puis il l’emportait dehors.
Et il le laissait près de Prune.
Il ne les rapportait jamais.
Un soir de juin, j’ai trouvé Julien assis sur la terrasse.
Malo était dans le jardin.
Il venait d’apporter une nouvelle balle près de l’arbre.
Je me suis assise à côté de mon mari.
Nous sommes restés silencieux.
Puis Julien a dit :
— Tu te souviens quand on croyait qu’il ne comprenait rien ?
J’ai souri.
— On le prenait pour un grand idiot.
— Il est quand même un grand idiot.
J’ai ri.
Lui aussi.
Puis son sourire s’est effacé.
— Mais il savait qu’elle allait mal.
Je n’ai rien dit.
Il a continué.
— Il lui apportait la seule chose qu’il avait vraiment à lui.
Je savais qu’il parlait du lapin.
— Et quand ça n’a pas suffi, il lui a donné le reste.
Sa voix s’est cassée légèrement.
Nous avons regardé Malo.
Il était couché près de la terre, comme tous les jours.
J’ai repensé au premier matin.
Au lapin bleu.
À ma main qui l’avait ramassé sans réfléchir.
J’avais cru que c’était un jouet abandonné au mauvais endroit.
Maintenant, ce souvenir me serre encore le cœur.
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