Cinq motards ont plongé dans le ravin… ce qu’ils ont fait pour 23 enfants a bouleversé tout le monde

Comme un tronc qu’on fend à la hache.

L’arbre de gauche venait de craquer.

Le car avança brutalement.

Presque un mètre.

L’avant bascula.

J’ai vu, durant une fraction de seconde, tout le paysage s’ouvrir derrière lui.

Le ravin.

Les rochers.

La vallée au-dessous.

Puis le deuxième hêtre résista.

Le car s’immobilisa.

Incliné.

Plus bas qu’avant.

Beaucoup plus bas.

Personne ne parlait.

On n’osait presque plus respirer.

Puis une voix hurla depuis l’intérieur :

— PRENEZ-LE !

Gérard apparut à la trappe.

Il rampait sur le ventre.

Son bras gauche pendait d’une manière qui ne laissait aucun doute.

Il était cassé.

Son blouson enroulé autour était trempé de sang.

Avec son seul bras valide, il poussait le petit garçon devant lui.

Patrick et Karim l’attrapèrent.

Ils le remontèrent.

Vingt-trois.

Tous les enfants étaient dehors.

Quelqu’un cria :

— Gérard, maintenant tu sors !

Il passa la tête par la trappe.

Nous avons cru que c’était terminé.

Il posa un genou dehors.

Puis il regarda derrière lui.

Vers le conducteur.

Et il rentra.

Je me souviens avoir crié :

— Mais qu’est-ce que vous faites ?

Il ne répondit pas.

Le car pouvait partir à n’importe quel moment.

Son bras était cassé.

Il saignait.

Tous les enfants étaient sauvés.

Il aurait pu sortir.

N’importe qui aurait compris.

Mais Gérard retourna à l’avant.

Pour un homme qu’il n’avait jamais rencontré.

Il fallut plusieurs minutes pour dégager le conducteur, René Besson, coincé derrière le volant.

Gérard tira.

Poussa.

Coinça son épaule sous son corps.

Jura.

Recommença.

À un moment, je l’entendis parler au conducteur inconscient.

— Allez, papi. Tu ne vas pas me faire le coup maintenant.

René avait à peine dix ans de plus que lui.

Mais dans ce genre de situation, on dit ce qu’on peut.

Enfin, Gérard réussit à le ramener jusqu’à la trappe.

Nous l’avons saisi sous les bras.

Nous l’avons tiré sur la pente.

— C’est bon ! cria Daniel. Viens !

Gérard sortit.

Il posa les pieds sur le flanc du car.

Puis il regarda la route au-dessus de lui.

Il fit un pas.

L’arbre céda.

Le bruit fut terrible.

Le car partit.

Gérard sauta.

Il heurta la pente de tout son poids.

Son bras cassé se prit dans une racine.

Et pour la première fois depuis le début, il cria.

Un cri court.

Brutal.

Presque animal.

Le car, lui, continua.

Il glissa entre les arbres.

Puis disparut.

Quelques secondes plus tard, un fracas sourd remonta du fond du ravin.

Tout le monde resta figé.

Gérard était couché face contre terre.

Daniel se précipita.

— Gérard !

Il bougea la tête.

— Arrête de gueuler. Je suis pas sourd.

C’était tout lui.

Même là.

Nous l’avons remonté jusqu’à la route.

Les sirènes approchaient enfin.

Gérard fut allongé sur le bitume près des enfants.

Une secouriste s’agenouilla devant lui.

— Monsieur, il faut que je voie votre bras.

Il regarda son avant-bras.

Gonflé.

Tordu.

Couvert de sang.

Puis il regarda les enfants.

Une petite fille pleurait silencieusement.

Un garçon tremblait malgré la veste posée sur ses épaules.

Une autre enfant répétait le prénom de sa mère.

Gérard désigna la ligne d’un mouvement du menton.

— Eux d’abord.

— Monsieur, votre bras est probablement fracturé à plusieurs endroits.

— Eux d’abord.

— Vous perdez du sang.

Cette fois, il leva les yeux.

— Madame. Eux. D’abord.

La secouriste resta une seconde immobile.

Puis elle acquiesça.

Et alla vers les enfants.

Gérard resta assis quarante minutes sur le bord de cette route.

Deux fractures.

Des dizaines de coupures.

Une plaie au front.

Du sang qui coulait jusque dans son œil.

Mais chaque fois qu’un véhicule de secours partait avec un enfant, il levait les yeux pour compter.

Un.

Puis deux.

Puis cinq.

Puis douze.

Puis vingt.

Enfin vingt-trois.

Lorsque le dernier enfant quitta les lieux, il souffla :

— Voilà.

Seulement alors, il tendit son bras aux secouristes.

Les vingt-trois enfants survécurent.

Quelques fractures légères.

Des points de suture.

Deux commotions.

Beaucoup de bleus.

Et probablement des souvenirs qu’aucun médecin ne pouvait soigner.

René, le conducteur, survécut lui aussi.

Les médecins conclurent qu’un malaise cardiaque avait provoqué la sortie de route.

Lorsque je revis Gérard une semaine plus tard, il était chez lui.

Un appartement sans prétention.

Canapé usé.

Vieilles photos de famille.

Une horloge qui retardait de dix minutes.

Une télévision allumée sans le son.

Son bras était plâtré de la main jusqu’à l’épaule.

Je m’étais préparé une question pendant plusieurs jours.

— Pourquoi vous êtes retourné chercher René ?

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