Cinq motards ont plongé dans le ravin… ce qu’ils ont fait pour 23 enfants a bouleversé tout le monde

Le matin de son retour, il arriva devant l’école bien avant l’heure.

Il coupa le moteur.

Ses mains tremblaient sur le volant.

Puis il vit quelque chose sur le trottoir.

Vingt-trois enfants.

Alignés.

Pas les parents.

Les enfants.

Ils l’attendaient.

La porte s’ouvrit.

Le premier garçon monta.

Puis une fillette.

Puis les autres.

Un par un.

Tous.

Personne ne resta sur le trottoir.

René pleurait tellement qu’il dut essuyer ses lunettes avant de repartir.

De l’autre côté de la rue, Gérard était là.

Assis sur sa moto.

Son plâtre n’avait pas encore été retiré.

Il ne s’approcha pas.

Il ne fit pas signe.

Il ne voulait pas que les enfants regardent vers lui.

Cette matinée appartenait à René.

Il regarda simplement le car quitter l’école.

Vingt-trois enfants à l’intérieur.

Un conducteur derrière le volant.

Lorsque le véhicule disparut au coin de la rue, Gérard attendit quelques secondes.

Puis il démarra.

Et rentra chez lui.

Il roule toujours avec les mêmes hommes.

Toujours à l’arrière.

Il n’a jamais accepté une autre place.

Quand quelqu’un se moque de leurs ventres, de leurs cheveux gris ou de leurs blousons, Marcel répond parfois :

— Vous avez raison. On n’est plus tout jeunes.

Puis il sourit.

— Mais on descend encore assez vite dans les ravins.

Depuis l’accident, beaucoup de gens les regardent différemment.

Certains qui changeaient de table au café lorsque les cinq arrivaient viennent maintenant leur serrer la main.

Cela amuse Gérard.

— Les gens sont drôles, m’a-t-il dit un jour. Avant, ils voyaient le cuir et ils pensaient qu’on était dangereux. Maintenant ils voient le cuir et ils pensent qu’on est des héros. Dans les deux cas, ils ne nous connaissent pas.

Il avait raison.

On adore ranger les gens dans des cases.

Le retraité grincheux.

Le jeune insolent.

La femme seule qu’on plaint.

Le voisin tatoué dont on se méfie.

Le cadre bien habillé qu’on suppose respectable.

Le provincial qu’on croit dépassé.

Le Parisien qu’on imagine arrogant.

Comme si une veste, une adresse, un métier ou une manière de parler suffisaient à raconter une vie.

Gérard m’a appris le contraire.

Un jour, un homme à qui j’aurais hésité à demander mon chemin est descendu dans un ravin avant moi.

Un homme que j’avais jugé en quelques secondes a porté des enfants dans ses bras jusqu’à ce que son propre sang tache leurs manteaux.

Un homme que beaucoup auraient appelé « marginal » sans connaître son prénom a refusé d’être soigné tant que vingt-trois inconnus n’étaient pas en sécurité.

Et il n’a jamais demandé qu’on raconte son histoire.

Un matin du printemps suivant, un colis arriva au local des motards.

Pas d’adresse d’expéditeur.

À l’intérieur se trouvaient vingt-trois enveloppes.

Une par enfant.

Des dessins.

Des feuilles pliées.

Des cœurs coloriés de travers.

Des motos avec des roues trop grandes.

Des personnages dont les bras partaient directement de la tête.

Des phrases écrites avec cette orthographe maladroite qui donne parfois plus d’émotion que les grands discours.

« Merci de nous avoir sortis. »

« Ma maman dit que vous êtes gentils même si vous faites beaucoup de bruit. »

« René conduit encore notre car. »

« J’ai moins peur dans les virages. »

Gérard les lut sans parler.

Puis il ouvrit la dernière enveloppe.

Elle venait du garçon de sept ans qu’il avait dégagé sous le tableau de bord.

Sur la feuille, cinq personnages portaient des triangles noirs censés représenter leurs blousons.

À côté, un grand rectangle jaune figurait le car.

En dessous, l’enfant avait écrit :

« Les messieurs qui sont descendus nous chercher. »

Gérard resta longtemps devant le dessin.

Personne ne plaisanta.

Personne ne lui donna une tape dans le dos.

Ses amis savaient que certaines émotions doivent être laissées tranquilles.

Finalement, il prit une punaise.

Il accrocha la feuille au-dessus du comptoir.

Puis il enfila son blouson.

Patrick lui demanda :

— On y va ?

Gérard hocha la tête.

Ils sortirent.

Un moteur démarra.

Puis un deuxième.

Puis trois.

Puis quatre.

Gérard attendit.

Comme toujours.

Quand les autres furent devant lui, il mit son casque.

Démarra à son tour.

Et prit sa place.

La dernière.

Toujours la dernière.

Certains pensent que rester derrière signifie être faible.

Gérard, lui, m’a appris autre chose.

Il existe des gens qui vont devant parce qu’ils veulent être vus.

Et il existe des gens qui restent derrière parce qu’ils veulent s’assurer que personne ne soit abandonné sur la route.

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