Cinq motards ont plongé dans le ravin… ce qu’ils ont fait pour 23 enfants a bouleversé tout le monde

Gérard ne répondit pas immédiatement.

Il prit sa télécommande de la main droite et baissa encore le son, alors qu’on n’entendait déjà presque rien.

— Tu as des enfants, Michel ?

— Deux filles.

— Quel âge ?

— Trente-deux et trente-cinq ans.

Il sourit.

— Pour toi, elles en ont toujours huit et onze, non ?

Je ris malgré moi.

Parce qu’il avait raison.

À nos âges, nos enfants peuvent avoir un crédit immobilier, des cheveux blancs, trois enfants à leur tour…

On continue parfois à vérifier s’ils sont bien rentrés.

Gérard reprit :

— Alors tu sais ce que c’est, quelqu’un qui ramène ton gamin à la maison.

Je ne répondis pas.

— René les conduit tous les jours. Les parents lui confient leurs enfants le matin. Ils savent qu’il va les ramener. Tu imagines si les vingt-trois étaient sortis et que lui était resté au fond ?

Il serra la mâchoire.

— Ces gosses auraient passé leur vie à se rappeler qu’on l’avait laissé.

Je regardai son plâtre.

— Vous avez quand même risqué votre vie.

Il secoua la tête.

— Je ne suis pas retourné pour René.

Il marqua une pause.

— Je suis retourné pour les vingt-trois enfants qui avaient besoin de le revoir vivant.

Cette phrase m’est restée.

Mais à l’époque, je croyais encore avoir compris Gérard.

Je me trompais.

Deux mois plus tard, je retrouvai ses amis dans leur petit local.

Une ancienne remise avec quatre tables dépareillées, un vieux comptoir et des photographies de balades punaisées au mur.

J’ai posé la question que je gardais depuis l’accident.

— Pourquoi Gérard roule-t-il toujours derrière vous ?

Marcel a cessé de boire.

Daniel a regardé ses chaussures.

Puis Patrick m’a raconté.

Vingt-deux ans plus tôt, Gérard travaillait sur des chantiers à l’étranger dans des zones dangereuses.

Un matin, son équipe devait partir en convoi.

Gérard était normalement affecté au dernier véhicule.

Mais il faisait un froid terrible.

Le chauffage de sa camionnette était en panne.

Alors il avait échangé sa place avec un jeune collègue.

Thomas.

Vingt-trois ans.

Tout juste marié.

Un bébé de quelques mois à la maison.

Gérard avait pris le véhicule chaud.

Thomas avait pris celui de derrière.

Sur la route, un accident avait frappé le dernier véhicule.

Thomas n’était jamais revenu.

Patrick me raconta cela sans chercher d’effet.

Comme les hommes de cette génération racontent parfois les choses qu’ils n’ont jamais vraiment digérées.

Avec peu de mots.

Et beaucoup de silences.

— Gérard n’a jamais accepté l’idée, dit-il. Il sait que ce n’était pas sa faute. Tout le monde le lui a répété. Mais va expliquer ça à quelqu’un qui se réveille depuis vingt ans en pensant qu’un autre a pris sa place.

Je regardai une photo accrochée au mur.

Cinq hommes devant leurs motos.

Gérard derrière les quatre autres.

— Depuis, continua Patrick, il veut toujours être le dernier.

Je compris enfin.

Pas pour surveiller les autres.

Pas parce qu’il n’aimait pas mener.

Il choisissait la position où l’on prend le choc en premier.

La position qu’un autre homme avait occupée à sa place.

Cela faisait plus de vingt ans qu’il roulait ainsi.

Dernier.

Toujours.

Et ce jour-là, dans le car, il avait naturellement rampé vers l’avant.

L’endroit suspendu au-dessus du ravin.

L’endroit le plus dangereux.

La place qui prend le choc.

Son « eux d’abord » n’avait pas commencé ce jeudi après-midi.

Il avait commencé vingt-deux ans plus tôt.

Avec un jeune homme prénommé Thomas.

Pendant longtemps, je me suis demandé si Gérard cherchait à se punir.

Puis j’ai compris que c’était plus compliqué.

À cinquante ans passés, nous transportons tous des choses invisibles.

Un mot qu’on aurait dû dire.

Une visite qu’on a remise au lendemain.

Une dispute avec un frère qui dure depuis quinze ans.

Un père qu’on n’a pas assez écouté.

Une mère qu’on croyait éternelle.

Un enfant qu’on aurait voulu mieux comprendre.

Nous avançons avec nos petites dettes morales.

Gérard avait la sienne.

Il ne pouvait pas changer le passé.

Alors il avait choisi sa manière de vivre avec.

Non pas en parlant de culpabilité.

Mais en prenant la dernière place.

Quelques mois plus tard, René reprit son travail.

Beaucoup pensaient qu’il ne conduirait plus jamais.

Lui-même en doutait.

Il avait peur du regard des parents.

Peur de remonter dans un véhicule.

Peur surtout que les enfants refusent de monter avec lui.

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