Le biker le plus redouté de Lyon a acheté deux casques roses à petit chat… personne n’imaginait pour qui il portait le second chaque dimanche
Sur les phalanges de Gérard, on pouvait lire SANS PITIÉ.
Dans son dos, un crâne brodé sur son blouson de cuir.
Et sous son bras…
un minuscule casque rose décoré d’un petit chat blanc avec un nœud au-dessus de l’oreille.
C’est la première fois que j’ai vu Gérard « Gégé » Marchal avoir l’air nerveux.
Pas le soir où trois types ivres l’avaient provoqué devant un bar.
Pas lorsqu’il avait dû témoigner au tribunal après une bagarre dont il refusait encore de parler.
Pas même cette nuit où deux voitures de gendarmerie s’étaient arrêtées devant notre local parce qu’un voisin avait signalé « un rassemblement inquiétant de motards ».
Gégé faisait un mètre quatre-vingt-quinze, pesait facilement cent vingt kilos et avait le genre de carrure qui donnait l’impression qu’une porte devait s’excuser avant de lui barrer le passage.
Mais ce samedi-là, dans un petit magasin de motos installé dans une zone artisanale près de Lyon, il regardait ce casque rose comme si l’objet pouvait lui faire plus de mal qu’un poing.
Le magasin était devenu silencieux.
Une vieille radio crachotait une chanson des années 80.
Un compresseur soufflait au fond de l’atelier.
Quelqu’un fit tomber une clé plate.
Personne ne se baissa pour la ramasser.
Gégé portait ses grosses bottes noires, un jean usé aux genoux et son éternel blouson marqué par trente années de route.
Sa barbe autrefois noire commençait à blanchir franchement.
Ses avant-bras portaient des cicatrices de soudure, quelques tatouages vieillissants et les traces de toute une vie passée entre les chantiers, les garages et les moteurs.
Sa moto noire faisait trembler les vitrines quand il la démarrait.
Et dans cette main capable de soulever un moteur avec l’aide de seulement deux hommes, il tenait un casque pour enfant.
Rose bonbon.
Avec des paillettes.
Michel, le patron du magasin, le connaissait depuis presque vingt ans.
Il se racla la gorge.
— Gégé… c’est pour une blague ?
Gérard ne sourit pas.
Il regarda l’étagère.
Puis le casque.
Puis son reflet dans la vitre rayée du comptoir.
Il avait l’air d’un homme qui savait parfaitement que la réponse allait lui coûter quelques années de moqueries.
— Non.
Nous aurions pu nous arrêter là.
Mais il leva ensuite l’index.
— Il m’en faut deux.
Plus personne ne riait.
Un homme comme Gérard pouvait acheter un casque rose pour un pari.
Un cadeau absurde.
Une plaisanterie entre copains.
Mais deux casques identiques ?
Quelques semaines plus tard, nous découvririons que, tous les dimanches, le motard que presque tout le quartier évitait sur les trottoirs traversait Lyon avec ce casque rose sur la tête.
Et qu’un deuxième casque identique se trouvait juste derrière lui.
Sur la tête d’une petite fille de six ans.
Ce jour-là, nous avons compris à quel point nous nous étions trompés sur lui.
Si vous aviez croisé Gérard Marchal sans le connaître, vous auriez probablement décidé qui il était en trois secondes.
Beaucoup de gens le faisaient.
Ils voyaient d’abord la taille.
Puis la barbe.
Puis les tatouages.
Puis la moto.
Dans les parkings, certaines mères rapprochaient instinctivement leurs enfants.
Les caissiers devenaient étrangement polis.
Les voisins baissaient parfois la voix lorsqu’il passait.
Gérard sentait le cuir, le café refroidi, l’huile mécanique et parfois la sciure métallique de l’atelier où il travaillait encore quelques jours par semaine malgré ses cinquante-neuf ans.
Ses bottes frappaient le sol comme des marteaux.
Il parlait rarement fort.
C’était peut-être ce qui impressionnait le plus.
Les hommes qui crient sans arrêt sont faciles à comprendre.
Gégé, lui, pouvait faire taire une pièce entière avec trois mots.
Son nez avait été cassé dans sa jeunesse.
Une cicatrice pâle courait de son oreille jusqu’à sa mâchoire.
Le temps n’avait pas vraiment adouci son visage.
Il l’avait simplement creusé.
Mais certains détails ne correspondaient pas au personnage.
Ses ongles étaient toujours impeccablement propres.
Dans la sacoche de sa moto, il gardait un baume à lèvres parfumé à la fraise.
Un jour, Jojo avait voulu plaisanter en le sortant devant tout le monde.
Gégé lui avait repris le tube avec un regard suffisamment explicite pour que personne ne recommence.
À l’intérieur de sa vieille caisse à outils, un autocollant représentant un petit lapin avait été collé sur le couvercle.
Lors de nos barbecues, il récupérait toujours les lingettes humides restantes.
Et surtout…
chaque dimanche, entre treize heures et seize heures trente, Gérard disparaissait.
Impossible de le faire venir à une sortie.
Impossible de lui demander un coup de main.
Impossible de déplacer cet horaire.
On avait imaginé toutes sortes de choses.
Une maîtresse.
Des soins médicaux qu’il voulait cacher.
Un vieux copain malade.
Une partie de cartes clandestine.
Une dette.
Avec les hommes, le mystère produit rarement de la sagesse.
Il produit surtout des théories idiotes.
Notre groupe s’appelait Les Vieux Pistons.
Ce n’était pas vraiment un club organisé.
Plutôt une bande d’anciens ouvriers, d’artisans, de chauffeurs et de mécanos qui se retrouvaient dans un ancien hangar loué à plusieurs près de Villeurbanne.
Il y avait Bernard, ancien mécanicien militaire.
Jojo, serrurier.
Alain, vitrier à la retraite.
Momo, qui cuisinait un bœuf bourguignon capable de réconcilier deux beaux-frères après vingt ans de dispute.
Et Gérard.
Il n’était président de rien.
Il n’en avait pas besoin.
Quand il disait :
— On arrête les conneries.
Les conneries s’arrêtaient.
Les plus jeunes cherchaient son approbation.
Les plus anciens respectaient surtout son silence.
Gégé avait connu une époque où beaucoup d’hommes apprenaient à travailler avant d’apprendre à parler de ce qu’ils ressentaient.
Son père avait commencé à l’emmener à l’usine pendant les vacances lorsqu’il avait quinze ans.
À dix-sept ans, Gérard savait souder.
À dix-huit, il donnait presque toute sa paie à sa mère.
À vingt, il avait déjà les mains d’un homme de quarante.
Il racontait rarement cette époque.
Parfois, devant un café, il disait simplement :
— On bossait. On fermait notre bouche. C’était comme ça.
Pourtant, plus on le connaissait, plus on voyait des fissures dans l’armure.
Un vendredi soir, après une sortie sous la pluie, je l’ai surpris dans les toilettes du hangar.
Il lavait une petite cuillère en plastique jaune.
Pas une cuillère de chez nous.
Une cuillère d’enfant.
Il la frottait avec une attention ridicule, comme s’il s’agissait d’un couvert en argent transmis par sa grand-mère.
Il ne m’avait pas entendu entrer.
Quand il m’a vu, il a rangé la cuillère dans sa poche.
Je n’ai rien demandé.
Quelques semaines plus tard, Bernard ouvrit le réfrigérateur.
— C’est à qui, les briquettes de jus de pomme ?
Silence général.
Gérard étudia soudain le calendrier accroché au mur avec une concentration extraordinaire.
Bernard sourit.
— D’accord. Le fantôme amateur de jus de pomme peut rester anonyme.
Il y avait encore autre chose.
Gégé connaissait toutes les stations-service possédant des toilettes propres.
Toutes.
Lors d’une sortie vers le Beaujolais, il nous avait fait faire un détour de quinze kilomètres.
Il prétendait qu’une route était fermée.
Elle ne l’était pas.
Quelques jours plus tard, j’ai compris qu’il avait simplement choisi l’endroit où les sanitaires étaient les plus propres.
Et lorsqu’il téléphonait en haut-parleur, cet homme qui jurait normalement toutes les trois phrases se transformait soudain en professeur de bonnes manières.
— Mince.
— Zut.
— Bon sang.
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