Le motard le plus redouté de Lyon acheta deux casques roses… puis révéla pour qui ils étaient

Jojo avait même failli tomber de sa chaise la première fois.

Le premier véritable indice arriva dans un petit restaurant routier où nous déjeunions après une balade.

La serveuse connaissait Gérard.

En posant son café, elle lui lança :

— Alors, dimanche, tu remets le rose ?

Jojo s’étouffa presque avec ses frites.

Gérard leva lentement les yeux.

— Occupe-toi de mes œufs, Sylvie.

Elle éclata de rire.

— Je demande juste.

Puis elle repartit.

Jojo regarda Gérard.

— Le rose quoi ?

Gérard le fixa.

Pas longtemps.

Juste assez.

Jojo recommença immédiatement à manger.

À partir de ce jour-là, évidemment, tout le monde voulut savoir.

Nous savions déjà que Gérard avait été marié.

Nous savions aussi qu’il avait une fille adulte d’un premier mariage et, beaucoup plus tard, une seconde enfant avec son ex-compagne, Nathalie.

Cette deuxième séparation avait été difficile.

Personne ne connaissait vraiment les détails.

La famille était le seul sujet sur lequel Gérard refusait catégoriquement les plaisanteries.

Un jeudi soir, Bernard lui demanda s’il participerait à une sortie commémorative organisée le dimanche suivant pour un ancien du groupe.

Gérard secoua la tête.

— Non.

— C’est seulement un après-midi.

— Ma visite aussi.

Le silence tomba immédiatement.

Voilà donc où il allait chaque dimanche.

Voir sa fille.

Une petite fille.

Et il ne manquait jamais son créneau.

Même lorsqu’il pleuvait.

Même lorsqu’un moteur devait être démonté.

Même lorsque vingt copains insistaient.

Chaque dimanche, il partait.

Mais nous ne comprenions toujours pas l’histoire du casque.

La réponse arriva grâce à Jojo.

Bien entendu.

Parce que chaque groupe d’amis possède un homme qui considère la curiosité comme un devoir civique.

Un dimanche, Jojo suivit Gérard à distance.

Ce qu’il vit changea définitivement la réputation de Gégé parmi nous.

Gérard s’arrêta devant une petite résidence du côté de Sainte-Foy.

Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit.

Une fillette descendit quatre marches en sautillant.

Six ans.

Des boucles châtain clair.

Des baskets brillantes.

Une veste en jean dont les manches étaient trop longues.

Elle courut vers Gérard avec un petit sac à dos.

Et sur sa tête…

le fameux casque rose.

Gégé prit dans son coffre le second casque.

Le même.

Petit chat.

Paillettes.

Nœud blanc.

Puis l’homme qui avait passé trente ans à cultiver une réputation de dur plaça tranquillement ce casque rose sur son crâne.

La petite fille éclata de rire.

Il lui tendit la main.

Elle grimpa derrière lui.

Ils partirent doucement vers les quais.

Pas de grande route.

Pas de vitesse.

Pas de démonstration.

Ils roulèrent jusqu’à un glacier indépendant situé près d’un parc.

Voilà la première vérité.

Le casque n’était ni un pari ni une plaisanterie.

C’était un marché.

La petite s’appelait Élise.

Tout le monde l’appelait Lili.

Lorsqu’elle avait choisi le casque rose au magasin, Gérard lui avait expliqué :

— Sur la moto, casque obligatoire.

Lili avait regardé les autres modèles.

Puis celui avec le chat.

— Je veux celui-là.

— D’accord.

Elle avait hésité.

— Mais si je suis la seule à porter un casque de bébé, les gens vont se moquer.

Gérard aurait pu répondre que personne ne se moquerait.

Il savait que ce serait faux.

Alors il avait demandé :

— Et si j’ai le même ?

Elle l’avait regardé comme si l’idée était impossible.

— Toi ?

— Moi.

— Même rose ?

— Même rose.

Voilà pourquoi il en avait acheté deux.

Si quelqu’un devait rire, Gérard voulait qu’on rie de lui en premier.

Lorsque Jojo raconta l’histoire au hangar, notre maturité collective dura environ huit secondes.

Puis tout le monde se mit à se moquer.

Jojo miaulait quand Gérard entrait.

Quelqu’un accrocha un nœud rose au guidon de sa moto.

Bernard prétendait être au-dessus de tout ça, mais il souriait dans sa barbe.

Moi-même, je lui demandai un jour :

— Tu crois qu’ils fabriquent les bottes assorties ?

Gérard ne répondait jamais.

Ce qui encourageait évidemment les imbéciles que nous étions.

Puis arriva le dimanche qui mit fin aux plaisanteries.

Une grande rencontre de motards avait été organisée dans une commune voisine pour rendre hommage à plusieurs anciens décédés.

Gérard ne devait pas venir avec Lili.

Mais Nathalie eut un imprévu familial.

Plutôt que d’annuler son après-midi avec sa fille, il décida de passer vingt minutes avec nous avant de l’emmener chez sa sœur.

Il arriva avec son casque rose.

Lili portait l’autre.

Des dizaines de motos étaient garées sur le parking.

Certains hommes connaissaient Gérard.

D’autres seulement sa réputation.

Un jeune motard venu d’une autre région aperçut les deux casques.

Il se mit à rire.

Puis il lança assez fort pour être entendu :

— Alors le grand, c’est ta fille qui t’a puni ?

Quelques personnes ricanèrent.

Lili entendit.

Je l’ai vue baisser légèrement la tête.

C’est un geste minuscule.

Mais quand on a soi-même élevé des enfants, on reconnaît immédiatement ce moment.

Celui où un enfant comprend qu’il est peut-être la raison pour laquelle un adulte qu’il aime est ridiculisé.

Gérard entendit aussi.

Il arrêta le moteur.

Descendit.

Retira son casque.

Le jeune souriait encore.

Nous connaissions tous l’ancien Gérard.

Celui des bagarres.

Celui qui, vingt ans plus tôt, réglait certains problèmes avec ses mains avant d’utiliser ses mots.

Nous avons cru que cela finirait mal.

Gégé s’approcha.

Le garçon cessa progressivement de sourire.

Gérard dit simplement :

— C’est elle qui l’a choisi.

Le jeune haussa les épaules.

— Ça reste ridicule.

Voilà.

Le moment précis où l’ancienne version de Gérard aurait probablement pris le dessus.

Ses épaules se raidirent.

Sa mâchoire bougea.

Puis il regarda Lili.

Elle tenait son petit casque contre elle.

Elle regardait son père.

Et Gérard fit quelque chose qui nous impressionna beaucoup plus qu’un coup de poing.

Il se détourna.

Il revint vers sa fille.

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