Le motard le plus redouté de Lyon acheta deux casques roses… puis révéla pour qui ils étaient

S’accroupit malgré ses genoux usés.

— Tu veux qu’on aille manger une glace ?

Lili hocha la tête.

Il remit délicatement le casque sur les cheveux de l’enfant.

Vérifia la sangle.

Une fois.

Puis deux.

Ensuite, il remit son propre casque rose.

Et ils repartirent.

Personne ne riait.

Le soir, Gérard revint seul au hangar.

Bernard le trouva derrière le bâtiment, les deux mains posées contre le mur.

Il respirait profondément.

— Ça va ?

Gérard répondit :

— Non.

Puis après quelques secondes :

— Mais elle, oui.

Cette phrase acheva de changer quelque chose entre nous.

Nous avions presque tous dépassé cinquante ans.

Certains étaient pères.

Plusieurs grands-pères.

Nous avions grandi dans des maisons où nos propres pères savaient réparer un carburateur mais pas toujours dire « je t’aime ».

Des maisons où l’on nous avait appris qu’un garçon ne pleurait pas.

Qu’un homme encaissait.

Qu’un père nourrissait sa famille et que le reste était presque facultatif.

À notre âge, on commençait seulement à comprendre le prix de certaines de ces règles.

Une semaine plus tard, Jojo cherchait une clé dans la sacoche de Gérard.

Il tomba sur un dessin.

Papier d’imprimante.

Crayons de couleur.

Une moto noire.

Une petite fille en rose.

Un immense bonhomme en rose.

Dans le coin, Lili avait écrit avec des lettres maladroites :

PAPA ET MOI PAREILS.

Jojo s’approcha de Gérard avec son sourire habituel.

Puis il vit son visage.

Le sourire disparut.

Gérard prit le dessin.

Il s’assit sur le vieux canapé du bureau.

Bernard entra.

Puis moi.

Personne ne parlait.

Gérard regarda longtemps le papier.

Puis il dit :

— Mon père détestait le rose.

Nous avons attendu.

— Enfin… il détestait tout ce qu’il appelait « les trucs de fille ».

Il passa un doigt sur le dessin.

— Quand j’étais gosse, si je pleurais, il se moquait. Si j’avais peur, il disait que j’étais une mauviette. Si je voulais rester avec ma mère plutôt que l’accompagner au garage, pareil.

Son père avait travaillé dans l’industrie toute sa vie.

Un homme de l’ancienne école.

Solide.

Courageux.

Capable d’aider un voisin à refaire un toit pendant deux jours sans demander un centime.

Mais incapable d’accepter la moindre fragilité chez son fils.

— Il disait qu’un homme devait devenir dur avant que la vie s’en charge.

Gérard eut un rire sans joie.

— Il a tellement bien réussi que j’ai passé trente ans à croire que j’étais obligé d’être comme ça.

Personne ne répondit.

À cinquante, soixante ans passés, nous connaissions tous cette phrase sous une forme ou une autre.

« Sois un homme. »

« Arrête de pleurer. »

« Fais pas ta chochotte. »

« Serre les dents. »

À force de serrer les dents, certains finissent par ne plus savoir ouvrir la bouche.

Gérard avait reproduit une partie de cette dureté.

Lors de son mariage avec Nathalie, il avait eu des colères.

Il n’avait jamais frappé sa famille.

Mais il savait faire quelque chose presque aussi destructeur.

Se fermer.

Après une dispute, il pouvait rester deux jours sans parler.

Le dîner devenait silencieux.

Les portes claquaient.

Toute la maison attendait que son humeur passe.

Il buvait aussi trop à l’époque.

Pas tous les jours.

Mais assez souvent pour que Nathalie n’oublie jamais le bruit de sa clé dans la serrure certains samedis soir.

Lorsqu’elle était tombée enceinte de Lili, Gérard avait commencé à changer.

Il avait arrêté l’alcool.

Pas avec de grands discours.

Un matin, il avait vidé les bouteilles de son garage.

Puis il n’avait plus bu.

Mais devenir sobre ne répare pas automatiquement ce que les autres ont déjà vécu.

Le couple s’était séparé.

Nathalie avait accepté qu’il voie sa fille.

Avec des conditions.

Des trajets courts.

Pas de voie rapide.

Un message au départ.

Un message à l’arrivée.

Pas de retard.

Pas d’alcool.

Et surtout :

pas de colère devant l’enfant.

Gérard avait accepté.

Sans discuter.

Le casque rose faisait partie de tout cela.

Pas officiellement.

Mais symboliquement.

Chaque dimanche, il prouvait qu’il pouvait supporter d’être regardé.

Jugé.

Moqué.

Sans transformer sa honte en colère.

Il prouvait qu’entre sa fierté et sa fille…

il choisirait désormais sa fille.

Toujours.

À partir de ce jour, les petits détails prirent un autre sens.

Le baume à la fraise ?

Lili avait toujours les lèvres sèches après les balades.

Les lingettes ?

La glace au chocolat.

Les ongles propres ?

Pour attacher les lacets, fermer les boutons et régler la sangle du casque sans accrocher les cheveux de sa fille.

Les détours ?

Gérard choisissait les routes lentes parce que Lili aimait regarder les chiens dans les voitures et les personnes âgées assises devant leurs maisons.

Même sa manière de conduire avait changé.

Avant, Gérard aimait sentir la puissance du moteur.

Maintenant, avec Lili, il roulait comme s’il transportait un verre rempli jusqu’au bord.

Il n’était pas devenu doux avec tout le monde.

Certainement pas.

Il pouvait toujours remettre un homme pénible à sa place en dix secondes.

Il râlait.

Il jurait.

Il détestait les réunions trop longues et les gens qui téléphonaient en conduisant.

Mais il avait appris quelque chose de plus difficile que la dureté.

Le contrôle.

Un soir, après un barbecue, Bernard lui demanda :

— Pourquoi elle tient autant à ce que vous soyez pareils ?

Gérard nettoyait une tache de chocolat sur le repose-pied arrière.

Il réfléchit.

— Elle passe six jours dans une maison qui n’est pas la mienne.

Il essora son chiffon.

— Elle a ses habitudes là-bas. Son école. Ses affaires. Une vie qui continue quand je ne suis pas là.

Il marqua une pause.

— Alors si elle décide qu’on porte le même casque, pendant une heure, le dimanche, au moins son monde et le mien sont pareils.

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