Le motard le plus redouté de Lyon acheta deux casques roses… puis révéla pour qui ils étaient

Personne ne fit de plaisanterie.

Même Jojo.

Pour s’excuser à sa manière, celui-ci trouva quelques jours plus tard un petit porte-clés rose représentant un chat.

Il le posa devant Gérard.

— Pour la patronne.

Gégé le regarda longtemps.

— T’es vraiment con.

Mais le dimanche suivant, le porte-clés pendait au sac de Lili.

Notre groupe changea progressivement.

Nous évitions désormais d’organiser quelque chose pendant le créneau de Gérard.

Lorsque Nathalie déménagea un peu plus loin, Bernard aida Gégé à réorganiser ses horaires pour qu’il puisse continuer à voir Lili régulièrement.

Alain apprit à réparer les rayures des casques.

Momo gardait maintenant un petit pot de glace à la vanille dans le congélateur « au cas où ».

Et Jojo, qui avait été le premier à rire, devint celui qui vérifiait toujours la pression du pneu arrière avant les sorties père-fille.

Un dimanche, je suis tombé sur eux par hasard près d’un parc.

Gérard venait de garer la moto.

Lili sauta à terre.

À quelques mètres, trois adolescents aperçurent le casque rose sur la tête de cet immense motard.

Ils commencèrent à ricaner.

Rien de vraiment méchant.

Juste l’âge où certains garçons croient encore que la virilité est un costume qu’il faut défendre toutes les cinq minutes.

Lili entendit.

Elle regarda immédiatement son père.

Ce regard-là…

je ne l’oublierai jamais.

Elle vérifiait son visage.

Comme les enfants le font lorsqu’ils essaient de savoir si un moment va devenir drôle, triste ou dangereux.

Gérard retira son casque.

Il secoua ses cheveux aplatis.

Puis il leva le casque rose bien haut.

— Meilleur casque de tout Lyon !

Lili éclata de rire.

Les garçons se turent.

Pas parce que Gérard les menaçait.

Même si sa taille aidait peut-être.

Ils se turent parce qu’il venait de leur retirer toute possibilité de se moquer.

Il n’avait pas honte.

Alors leur rire ne pouvait plus lui enlever quoi que ce soit.

Ce jour-là, j’ai compris.

Gérard ne portait pas ce casque rose malgré l’homme qu’il était.

Il le portait parce qu’il avait enfin décidé quel homme il voulait devenir.

Pas celui que son père avait fabriqué.

Celui que sa fille pouvait aimer sans avoir peur.

Aujourd’hui, Gégé a dépassé soixante ans.

Ses genoux lui font mal.

Sa barbe est presque entièrement grise.

Il parle régulièrement de vendre sa grosse moto pour prendre quelque chose de plus confortable.

Mais le dimanche reste sacré.

À midi quarante, quoi qu’il arrive, il range ses outils.

S’il y a une partie de cartes, il pose son jeu.

Si quelqu’un demande de l’aide :

— Après seize heures trente.

Avant de partir, il passe toujours par la même station-service.

Il vérifie les pneus.

Nettoie les deux visières.

Et achète un petit sachet de bonbons que Lili garde pour « après la glace, jamais avant ».

Les casques roses vivent maintenant sur l’étagère la plus haute de son garage.

Côte à côte.

Propres comme des chaussures du dimanche.

Les dessins sont un peu passés au soleil.

Les petits nœuds portent quelques rayures.

Les sangles ont été changées.

Lili a grandi.

Un jour, Gérard lui avait proposé un modèle plus grand, noir et beaucoup plus discret.

Elle l’avait regardé, scandalisée.

— Mais papa… on doit être pareils !

Il avait donc cherché pendant des semaines deux nouveaux casques roses assortis.

Nathalie elle-même a fini par reconnaître le changement.

Un soir, elle a dit à Bernard :

— Elle compte les jours jusqu’au dimanche avec les casques.

La phrase a circulé parmi nous.

Le dimanche avec les casques.

Pas « le droit de visite ».

Pas « le week-end chez papa ».

Pas « l’après-midi prévu par les adultes ».

Les casques.

Il y a quelques mois, j’attendais à un feu rouge dans Lyon lorsque j’ai entendu la moto avant de la voir.

Ce grondement grave que je connaissais par cœur.

Les passants se retournèrent.

Puis Gérard arriva.

Moto noire.

Blouson noir.

Gants noirs.

Barbe blanche.

Casque rose avec un petit chat.

Et derrière lui, Lili.

Plus grande maintenant.

Toujours son casque assorti.

Au feu, elle tapa deux fois sur l’épaule de son père.

Elle montrait un chien assis à la fenêtre d’une voiture.

Gérard tourna complètement la tête.

Il regarda le chien.

Puis il leva solennellement un doigt ganté comme pour le saluer.

Lili riait derrière lui.

Le feu passa au vert.

Les voitures attendaient.

La ville pouvait patienter deux secondes.

Gérard redémarra.

Le moteur resta grave.

Le cuir resta noir.

Le casque resta rose.

Et quelques passants continuèrent à regarder.

Mais Gérard n’avait plus besoin de détourner les yeux.

Pendant une grande partie de sa vie, il avait cru qu’un homme devait protéger sa réputation.

À près de soixante ans, une petite fille lui avait appris quelque chose que son père n’avait jamais su lui transmettre.

Un homme n’est pas fort parce que personne n’ose rire de lui.

Il est fort lorsqu’il sait exactement pour qui il accepte qu’on rie.

Et depuis, chaque dimanche, quand je vois ces deux casques roses quitter le hangar côte à côte, je pense toujours à la même chose.

Nous avions passé des années à croire que le cuir, les tatouages et les cicatrices racontaient l’histoire de Gérard.

Nous nous trompions.

Son histoire tenait dans un casque rose beaucoup trop voyant…

et dans une petite voix qui lui avait simplement demandé :

— Papa, tu mets le même que moi ?

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