Deux motards faisaient peur à tout le quartier… jusqu’au matin où quinze motos sont arrivées pour Louise

Pendant six mois, deux motards terrifiants ont escorté ma petite-fille à l’école… puis un matin, quinze motos ont surgi de l’autre côté

À 7 h 42, le trottoir était vide.

Pour la première fois depuis des mois.

Ma fille Claire regardait son téléphone, le visage fermé. Moi, j’étais plantée derrière la fenêtre de la cuisine avec ma tasse de café refroidissant entre les mains.

Et Louise attendait.

Cinq ans.

Deux couettes de travers.

Un petit sac violet à paillettes presque aussi large que son dos.

Elle tenait dans une main une tartine à moitié mangée et répétait :

— Mamie… ils sont où ?

Je n’avais pas de réponse.

Normalement, à 7 h 42 exactement, on entendait les motos avant même de les voir.

Un grondement sourd au bout de notre rue tranquille, dans un lotissement à la périphérie de Clermont-Ferrand.

Puis deux grosses cylindrées apparaissaient au rond-point.

Michel arrivait le premier.

Tout le quartier l’appelait Mammouth.

Il devait faire près d’un mètre quatre-vingt-dix, largement plus de cent kilos, le crâne rasé, une barbe grise qui lui descendait presque sur la poitrine.

Ses avant-bras étaient couverts de tatouages anciens, certains presque effacés.

Sur son cou, on distinguait encore un souvenir de son passage dans l’armée.

À côté de lui roulait Pascal, surnommé Dédé.

Moins immense, mais suffisamment impressionnant pour que la plupart de nos voisins changent de trottoir lorsqu’ils le croisaient.

Blouson de cuir usé.

Bottes noires.

Moustache épaisse.

Une voix capable de remplir une salle des fêtes sans micro.

La première fois que je les avais vus devant la maison, j’avais failli appeler la gendarmerie.

Louise, elle, avait couru vers eux.

Elle avait traversé la pelouse à toute vitesse avec ses baskets roses à scratchs et s’était jetée contre la jambe de Mammouth.

— MAMMOUTH !

Il s’était baissé aussitôt.

Cet homme qui ressemblait à quelqu’un qu’on n’aurait surtout pas envie de contrarier dans un bar avait ouvert les bras avec la délicatesse d’un grand-père.

— Alors, ma Luciole ? Prête pour l’école ?

Luciole.

C’était le surnom que le groupe lui avait donné.

Ils appartenaient à un collectif de motards bénévoles qui accompagnait des enfants ayant traversé des situations familiales difficiles.

Je préfère rester vague concernant ce qui était arrivé à Louise.

Elle mérite qu’on ne transforme jamais sa douleur en spectacle.

Disons simplement que son père biologique avait franchi des limites qu’aucun adulte ne devrait franchir.

La justice était intervenue.

Il avait interdiction d’approcher Louise.

Mais pendant la procédure, il avait trouvé un logement à quelques rues de son école.

Trois rues.

À pied, moins de dix minutes.

Claire ne dormait plus.

Moi non plus.

Louise avait recommencé à faire des cauchemars.

Elle refusait parfois d’aller en classe.

Elle sursautait lorsqu’une voiture ralentissait devant la maison.

Puis une assistante sociale avait parlé à Claire de ce groupe de motards.

Au début, ma fille avait hésité.

Comme beaucoup de gens de ma génération, j’avais également mes préjugés.

Des hommes en cuir.

Des tatouages.

Des motos bruyantes.

À soixante-trois ans, j’avais grandi avec l’idée qu’un homme respectable portait une chemise propre, disait bonjour à la boulangère et ne faisait pas trembler les vitres du salon avec un pot d’échappement.

J’allais apprendre à mes dépens à quel point les apparences peuvent être trompeuses.

Mammouth et Dédé commencèrent à venir chaque matin.

7 h 42.

Jamais 7 h 41.

Presque jamais 7 h 43.

Ils coupaient leurs moteurs devant la maison.

Puis Mammouth se plaçait à gauche de notre petit portail.

Dédé à droite.

Ils ne sonnaient pas.

Ils n’entraient pas.

Ils attendaient simplement.

Deux murs de cuir noir entre une petite fille et le reste du monde.

À 7 h 43, Louise surgissait.

Toujours en courant.

Claire n’a jamais su faire des couettes droites.

Moi non plus.

Alors Louise arrivait presque chaque matin avec une couette plus haute que l’autre et des mèches dans les yeux.

Mammouth prétendait que c’était « la coiffure officielle des aventurières ».

Louise adorait ça.

Elle mettait son casque violet.

Elle montait derrière Mammouth.

Ses petites jambes n’atteignaient même pas les repose-pieds correctement.

Il roulait alors si lentement que les vélos électriques nous dépassaient parfois.

Dédé suivait.

Ils l’accompagnaient jusqu’au portail de l’école.

Un autre binôme revenait à la sortie.

Parfois Jojo et La Mouche.

Parfois René, que tout le monde appelait Papy, malgré son énorme barbe noire.

Parfois Nadia, une soudeuse de trente-six ans avec des tatouages fleuris sur les bras.

Pendant six mois, ils n’ont manqué aucun jour.

Pas un.

Même lorsqu’il pleuvait.

Même lorsqu’il faisait froid.

Même le lundi où une gelée blanche couvrait les pare-brise et où j’étais persuadée qu’aucune moto ne viendrait.

À 7 h 42, ils étaient là.

Et petit à petit, Louise recommença à vivre.

Elle dormait mieux.

Elle chantait en préparant son cartable.

Elle osait de nouveau courir devant nous.

Un soir de mars, j’avais demandé à Mammouth pourquoi il faisait tout cela.

Il était assis sur la marche devant ma porte avec un café.

Il regardait Louise dessiner à la craie sur l’allée.

— Vous n’avez pas autre chose à faire de vos journées ?

Il avait souri.

— J’ai cinquante-neuf ans, madame Monique. Une retraite anticipée, un dos fichu et beaucoup plus de temps que prévu.

— Vous avez des enfants ?

Son sourire avait changé.

— Une fille. Elle vit près de Lyon. Elle a quarante ans.

Puis il avait regardé Louise.

— Ma fille n’a plus besoin que je l’accompagne à l’école. Alors j’accompagne ceux qui ont besoin de quelqu’un.

J’avais remarqué une petite pièce de tissu cousue à l’intérieur de son blouson.

Près du cœur.

Un prénom.

Élodie.

— Votre femme ?

Mammouth avait refermé légèrement son blouson.

— Non.

Puis il avait ajouté :

— Une vieille histoire.

Je n’avais pas insisté.

J’aurais la réponse plusieurs mois plus tard.

Le fameux mercredi matin.

À 7 h 42, donc, personne n’était là.

7 h 43.

Toujours rien.

Claire appela Mammouth.

Messagerie.

Dédé.

Messagerie.

Elle appela ensuite le responsable du collectif, un ancien menuisier de soixante-quatre ans surnommé Le Curé parce qu’il parlait toujours comme s’il prononçait un sermon.

Messagerie également.

À 7 h 45, Claire prit la main de Louise.

— Je vais t’accompagner à pied.

Mon ventre se serra.

Trois rues.

Et quelque part dans ces trois rues vivait toujours son père.

— Attends encore un peu.

Claire me regarda.

— Maman, elle va être en retard.

— Deux minutes.

Louise ne disait plus rien.

Elle fixait l’extrémité de la rue.

7 h 46.

7 h 47.

À 7 h 48, elle lâcha la main de sa mère.

Elle descendit seule notre petite allée.

Elle s’arrêta exactement à l’endroit où Mammouth lui avait appris à attendre.

« Jamais un pied sur la chaussée sans un adulte, Luciole. Même si tu vois quelque chose de l’autre côté. »

Elle respecta la règle.

Elle resta sur le trottoir.

Son sac violet brillait dans la lumière du matin.

Sa tartine était toujours dans sa main.

Je la regardais depuis le perron.

Je n’oublierai jamais à quel point elle semblait petite.

On croit savoir qu’un enfant de cinq ans est petit.

Mais on ne le comprend vraiment que lorsqu’on le voit seul au bord d’une rue, sachant qu’il attend quelqu’un qui représente sa sécurité.

7 h 50.

Louise serrait les bretelles de son sac.

7 h 51.

Sa lèvre inférieure se mit à trembler.

7 h 52.

Une larme descendit le long de sa joue.

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