Le Curé.
Mammouth.
Dédé.
Nadia.
René.
Jojo.
Toute la ligne.
Puis elle montait derrière Mammouth.
Et ils partaient pour l’école.
Une matinée, j’ai demandé au Curé s’il ne trouvait pas cela excessif.
Quinze adultes.
Quinze motos.
Pour accompagner une enfant sur quelques kilomètres.
Il m’a regardée avec ses yeux gris.
— Madame Monique, quand on a cinq ans, quelques kilomètres peuvent être le bout du monde.
Je n’ai plus jamais posé la question.
Presque un an a passé.
Louise a maintenant six ans.
Ses couettes sont toujours de travers.
Claire refuse toujours de reconnaître qu’elle ne sait pas les faire.
Le sac violet commence à perdre ses paillettes.
Les baskets roses sont devenues trop petites et ont été remplacées.
Mais à 7 h 42, on entend encore les moteurs.
Et à 7 h 43, Louise court toujours.
Mercredi dernier était le premier mercredi du mois.
Les quinze motos arrivèrent.
Mammouth descendit.
Louise fonça vers lui.
Elle heurta sa jambe avec tellement d’enthousiasme qu’il dut faire un pas en arrière.
— Eh doucement, Luciole ! J’ai des pièces d’origine, moi !
— Menteur, répondit-elle. T’as dit que ton genou était neuf.
Les autres éclatèrent de rire.
Le Curé s’approcha.
Il posa un genou à terre.
— Luciole.
Elle se tourna vers lui.
— Tu te rappelles ce que je t’ai dit ?
Elle réfléchit une seconde.
Puis elle sourit.
— Que je manquerai jamais de motos.
Le Curé hocha la tête.
— Exactement.
Louise posa alors ses deux petites mains sur les joues ridées du vieil homme.
Elle le regarda très sérieusement.
— Je sais.
Un silence tomba.
Puis elle ajouta :
— Parce que maintenant, je sais que vous venez.
Ces quatre mots nous ont tous achevés.
Claire essuya ses yeux.
Dédé regarda soudain ses chaussures.
Nadia tourna la tête.
Mammouth passa sa grosse main sur sa barbe en prétendant qu’il avait quelque chose dans l’œil.
Moi, j’ai pensé à Élodie.
À cette petite fille morte plusieurs décennies plus tôt dans une maison où personne n’était arrivé au coin de la rue.
Je me suis demandé combien de décisions Mammouth avait prises dans sa vie à cause d’elle.
L’armée.
Son métier.
Les motos.
Ces matins glacés.
Ces kilomètres.
Ces centaines d’heures passées debout devant notre portail.
Une existence entière peut parfois se construire autour d’une absence.
Mais ce matin-là, en regardant Louise rire au milieu de quinze motards, j’ai compris autre chose.
Une absence peut aussi devenir une présence pour quelqu’un d’autre.
Élodie n’avait pas été protégée comme elle aurait dû l’être.
Mammouth ne pouvait plus changer cela.
Il ne pouvait pas retourner cinquante ans en arrière.
Il ne pouvait pas frapper à la porte de son enfance.
Il ne pouvait pas venir sauver sa petite sœur.
Alors il faisait la seule chose encore possible.
Il arrivait pour Louise.
À 7 h 42.
Jour après jour.
Sans discours.
Sans médaille.
Sans attendre qu’on le remercie.
Louise ajusta son casque violet.
Mammouth monta sur sa moto.
Elle grimpa derrière lui.
Ses bras peuvent maintenant faire presque tout le tour de sa taille.
Avant de partir, Mammouth se retourna vers moi.
— Ça va, mamie ?
— Très bien.
— Vous pleurez.
— C’est le vent.
Il leva les yeux vers le ciel parfaitement calme.
— Sacré vent.
Je lui fis un geste peu élégant que les enfants ne virent heureusement pas.
Il éclata de rire.
Les moteurs démarrèrent.
Les quinze motos quittèrent lentement notre rue.
À l’arrière de la première, une petite fille avec un casque violet agitait la main.
Je les regardai disparaître derrière le rond-point.
Puis le silence revint.
Le camion des poubelles passa.
Monsieur Perrin rentra chez lui.
Madame Vidal ramassa son courrier.
Une matinée ordinaire recommença dans une rue ordinaire de la périphérie d’une ville française ordinaire.
Et je restai quelques minutes devant mon portail.
Je pensais à tout ce que j’avais cru savoir sur les gens pendant soixante-trois ans.
Les costumes.
Les apparences.
Les bonnes manières.
Les tatouages.
Les réputations.
Les gens « comme il faut ».
Les gens dont on se méfie.
Puis je regardai les traces laissées par quinze motos sur l’asphalte humide.
Finalement, je crois que la vraie bonté ne ressemble pas toujours à ce qu’on nous avait appris.
Parfois, elle porte une barbe immense.
Des bottes usées.
Un vieux blouson couvert de souvenirs.
Elle fait beaucoup trop de bruit à sept heures quarante-deux du matin.
Et lorsqu’une petite fille attend au bord d’un trottoir en se demandant si quelqu’un viendra…
Elle arrive au coin de la rue.






