Claire fit un pas.
Moi aussi.
Puis, à 7 h 53, nous avons entendu le bruit.
Seulement, il venait du mauvais côté.
Mammouth et Dédé arrivaient toujours par le sud.
Cette fois, le grondement venait du nord.
Au début, j’ai cru à un camion.
Puis le bruit grossit.
Une moto.
Deux.
Trois.
Cinq.
Dix.
Je me suis arrêtée au milieu de la pelouse.
Claire porta la main à sa bouche.
Louise tourna la tête.
La première moto apparut derrière le virage.
Mammouth.
Sa barbe grise flottait autour de son visage.
Dédé roulait à sa droite.
Le Curé à sa gauche.
Derrière eux venaient d’autres motards.
Une longue formation serrée remplissait presque toute notre petite rue.
Quinze motos.
Quinze.
Imaginez le spectacle dans un lotissement où l’événement le plus spectaculaire de la semaine était normalement la sortie des poubelles jaunes.
Les rideaux bougèrent aux fenêtres.
Monsieur Perrin sortit en chaussons.
Madame Vidal ouvrit son portail avec son rouleau à pâtisserie encore à la main.
Louise, elle, ne voyait qu’eux.
Son visage mouillé de larmes se transforma.
Pas immédiatement.
D’abord, ses yeux s’agrandirent.
Puis sa bouche hésita.
Et enfin, un sourire apparut.
Un vrai.
Celui d’un enfant qui vient de comprendre qu’on ne l’a pas abandonné.
Les motos s’arrêtèrent.
Les moteurs se turent les uns après les autres.
Mammouth descendit.
Mais ce fut Le Curé qui marcha vers Louise.
Il avait les cheveux blancs attachés dans le dos, une vieille veste en cuir élimée et un visage marqué de rides profondes.
Il se mit à genoux devant elle.
— Écoute-moi, Luciole.
Louise renifla.
— Oui.
— Il pourra arriver plein de choses dans la vie. Une panne. Une route barrée. Une moto qui ne démarre pas. Mammouth qui oublie ses lunettes…
— Hé !
Quelques rires éclatèrent derrière lui.
Le Curé continua.
— Mais toi, tu ne manqueras jamais de motos. Tu m’entends ?
Louise hocha la tête.
— Jamais.
Elle se jeta dans ses bras.
Et c’est là que j’ai cru que l’histoire s’arrêtait.
Quinze motards s’étaient mobilisés parce qu’une enfant avait eu peur pendant onze minutes.
Pour moi, c’était déjà extraordinaire.
Je ne savais pas encore ce qui se passait deux rues plus loin.
Nous l’avons appris trois heures plus tard.
Louise était dans le bureau de la psychologue de son école lorsqu’elle avait dit à Claire :
— Maman, le monsieur était là.
Claire s’était figée.
— Quel monsieur ?
Louise avait baissé les yeux.
— Papa.
Le mot avait glacé la pièce.
— Où ?
— Derrière la voiture grise.
Elle avait expliqué qu’au moment où les quinze motos étaient arrivées, elle avait aperçu une silhouette au bout de la rue.
Un homme avec une casquette.
Il se tenait partiellement caché derrière une voiture stationnée.
Quand les motos étaient apparues, il avait reculé.
Puis il avait disparu.
Claire appela immédiatement les autorités.
Le voisin possédait une petite caméra donnant sur son portail.
Les images furent examinées.
L’homme était bien là.
Et pas seulement ce mercredi.
Sur plusieurs enregistrements des jours précédents, on distinguait la même silhouette apparaissant approximativement à la même heure.
Toujours à distance.
Toujours près du même véhicule.
Toujours tournée vers notre rue.
Je refuse d’imaginer ce qui aurait pu se produire si Louise et Claire avaient commencé à marcher seules à 7 h 45.
Je refuse.
L’enquête suivit son cours.
Les images furent ajoutées au dossier.
Les mesures judiciaires furent renforcées.
Et à partir de ce jour-là, le père de Louise ne revint plus dans notre quartier.
Pour la première fois depuis longtemps, Claire recommença à respirer normalement lorsque sa fille partait à l’école.
Mais une question me hantait.
Pourquoi quinze motards ?
Plus tard, nous avons compris.
Ce mercredi-là, Mammouth et Dédé étaient partis comme d’habitude.
À 7 h 30.
Une dizaine de kilomètres avant notre sortie, un poids lourd s’était mis en travers de la voie après un incident mécanique.
Circulation bloquée.
Impossible de passer.
Mammouth regardait l’heure sur son tableau de bord.
7 h 38.
7 h 40.
7 h 42.
Il tenta d’appeler.
Réseau instable.
Ses messages ne partaient pas.
À 7 h 48, il écrivit encore :
« Quelqu’un peut aller chez Luciole ? On est coincés. »
À 7 h 50, le message passa enfin.
La réponse arriva immédiatement.
Le Curé :
« J’y vais. »
Nadia :
« À quatre minutes. »
René :
« Je quitte le garage. »
Jojo :
« Je suis déjà sur la route. »
Un autre :
« Deux rues plus haut. »
Puis un autre.
Puis encore un autre.
Personne ne demanda ce qui s’était passé.
Personne ne répondit :
« Ce n’est pas mon tour. »
Personne ne dit :
« J’ai autre chose à faire. »
Ils vinrent.
L’un quittait son atelier.
L’autre prenait son café.
Une infirmière de nuit rentrait chez elle et fit demi-tour.
Un retraité abandonna son marché.
Nadia était déjà arrivée à son chantier. Elle remit son casque de moto.
Ils convergèrent vers le nord du quartier parce que l’accès habituel était bloqué.
Le Curé les regroupa près d’une petite place.
Puis Mammouth et Dédé réussirent à les rejoindre.
À 7 h 53, quinze motos tournèrent ensemble dans notre rue.
Aucun d’eux ne savait qu’un homme observait Louise de loin.
Ils savaient seulement qu’une enfant attendait.
Cela leur suffisait.
Cet après-midi-là, Mammouth resta longtemps sur notre perron.
Claire était partie chercher Louise.
Je lui apportai un café.
Il tremblait.
Pas beaucoup.
Mais ses grandes mains tremblaient.
Je ne l’avais jamais vu comme ça.
— Vous avez eu peur, ce matin ?
Il fixa sa tasse.
— Oui.
— Louise va bien.
— Je sais.
— Alors pourquoi vous tremblez ?
Il resta silencieux.
Puis il ouvrit son blouson.
Je vis de nouveau le petit morceau de tissu.
ÉLODIE.
— Vous vous souvenez de ça ?
— Oui.
Il passa un doigt sur le prénom.
— Élodie était ma petite sœur.
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