Elle avait sauvé cinq chiots de la crue… mais refusait encore de monter dans le bateau

Alors j’ai placé le petit noir près de son visage.

Elle a ouvert un œil.

Sa patte s’est posée sur sa serviette.

Sa respiration s’est calmée.

Nous avons atteint une zone sèche une vingtaine de minutes plus tard.

Les six chiots ont été transportés dans une grande caisse en plastique.

Quatre personnes ont porté leur mère.

Elle essayait encore de lever la tête pour regarder la caisse.

— Ils sont tous là, lui ai-je répété. Tous les six.

Je ne sais pas si elle comprenait mes mots.

Mais elle a cessé de lutter.

Le cabinet vétérinaire avait perdu l’électricité du réseau.

Le groupe électrogène faisait fonctionner la salle de soins, l’oxygène et deux tapis chauffants.

La vétérinaire, Hélène, nous a rejoints encore habillée avec le pantalon qu’elle portait chez elle.

Elle a examiné la chienne.

Hypothermie.

Épuisement.

Un peu d’eau dans les poumons.

Pattes abîmées.

Élongation musculaire.

Aucune blessure n’aurait dû la tuer seule.

Ensemble, elles l’avaient amenée au bord.

Nous avons voulu placer la chienne dans un grand box pendant l’examen des petits.

Elle a immédiatement gratté la porte.

Faiblement.

Mais sans s’arrêter.

Hélène a changé de plan.

Nous avons installé tout le monde dans la même pièce.

La mère sous oxygène.

Les six chiots contre elle.

Cinq avaient environ deux semaines.

Le noir semblait avoir quatre ou cinq jours de plus.

— Il n’est probablement pas de la même portée, a confirmé Hélène.

— Elle risque de le repousser maintenant qu’elle est stressée ?

À cet instant, la chienne a passé le museau hors de la zone d’oxygène et a tiré le petit noir contre son poitrail.

Hélène a souri.

— Je crois qu’on peut oublier cette inquiétude.

La puce électronique de la chienne nous a donné un nom.

Nina.

Quatre ans.

Propriétaire : Élodie Martin.

Nous avons essayé d’appeler.

Aucune réponse.

Le seul contact secondaire était Madeleine, la dame que nous avions déjà évacuée.

À midi, Nina avait un peu récupéré.

Elle buvait.

Les petits tétaient.

La température remontait.

Six chiots étaient entrés dans la crue.

Six en étaient sortis.

Nina était vivante.

Pour nous, l’histoire semblait terminée.

À 13 h 41, quelqu’un a frappé contre la porte verrouillée du cabinet.

Une femme se tenait dehors, enveloppée dans un imperméable beaucoup trop grand.

Elle avait de la boue sur le visage et un bracelet médical au poignet.

À côté d’elle se trouvait un garçon mince, vêtu d’un jogging gris trop court.

Il tenait la moitié cassée d’une lampe rouge.

— Élodie ?

Elle a hoché la tête.

— Mon fils dit que vous avez retrouvé Nina.

Le garçon était déjà entré.

Nina a entendu ses chaussures sur le carrelage.

Sa tête s’est levée.

Ses oreilles se sont dressées.

Elle a essayé de se mettre debout.

Sa patte bandée a glissé.

— Reste couchée, Nina.

La chienne s’est immobilisée.

Lucas s’est agenouillé contre elle.

Nina a enfoui le museau contre son torse.

Il lui a pris doucement la tête entre les mains et a posé son front au-dessus de la petite cicatrice près de son œil.

Pendant quelques secondes, personne n’a parlé.

Puis Lucas a regardé les chiots.

Ils étaient installés juste à côté, sur une couverture chauffante.

Le garçon s’est déplacé vers le petit noir.

Il a dégagé son visage.

Son index a touché son museau.

— Un.

Il a touché la petite fauve.

— Deux.

Le marron et blanc.

— Trois.

La grise et blanche.

— Quatre.

Le beige.

— Cinq.

Puis le petit gris bleuté.

— Six.

Lucas a fermé les yeux.

— Personne ne manque.

Nina a soufflé longuement et reposé la tête.

J’ai senti quelque chose se serrer dans ma poitrine.

C’était exactement le même ordre.

— Tu fais souvent ça ? lui ai-je demandé.

— Matin et soir.

— Toujours dans cet ordre ?

Lucas a montré le chiot noir.

— Moka passe en premier parce qu’il ne trouve jamais la place chaude.

Moka.

Voilà donc son nom.

Et il n’était effectivement pas le petit de Nina.

Huit jours avant la crue, Élodie et Lucas étaient allés chercher des sacs de nourriture donnés dans un petit refuge du département.

Une chienne errante venait d’y mourir après une mise bas difficile.

Un seul chiot avait survécu.

Le refuge n’avait pas de femelle allaitante disponible.

Nina, elle, avait mis bas cinq petits quatre jours plus tôt.

Lucas avait demandé :

— Elle pourrait peut-être l’aider ?

Élodie lui avait expliqué qu’une chienne n’acceptait pas toujours un petit portant l’odeur d’une autre mère.

Ils avaient tout de même ramené le chiot à la maison dans une boîte en carton.

Nina l’avait senti pendant presque une minute.

Ensuite, elle avait vérifié ses cinq petits.

Puis elle était revenue vers le nouveau venu.

Elle l’avait attrapé délicatement.

Et l’avait déposé au milieu de sa portée.

Ce soir-là, Lucas avait commencé à compter jusqu’à six.

Moka passait toujours en premier.

Il avait tendance à ramper hors du tas lorsqu’il avait trop chaud.

Ensuite, il se refroidissait et manquait de force pour revenir seul.

Alors Lucas touchait son nez, le replaçait près du ventre de Nina et continuait :

deux, trois, quatre, cinq, six.

Nina regardait.

Chaque matin.

Chaque soir.

Lucas ne lui avait jamais appris à compter.

Il ne lui avait jamais donné d’ordre particulier.

Mais Nina avait appris ce qui se passait après.

Six museaux touchés signifiaient que Lucas arrêtait de chercher.

Six signifiaient que personne n’était isolé dans un coin.

Six signifiaient que la lumière pouvait s’éteindre.

Que la famille pouvait dormir.

Dans notre barque, Nina avait simplement refait le travail de Lucas.

Et le premier qu’elle avait sauvé était justement celui qui n’était pas né d’elle.

Élodie et Lucas n’avaient pas abandonné leurs animaux.

Cette nuit-là, l’eau avait atteint leur maison en quelques minutes.

Élodie s’était réveillée en entendant un meuble heurter le mur de la cuisine.

Elle avait fait sortir Lucas par une fenêtre.

Nina et les petits étaient dans la remise, légèrement plus haute que la maison.

Élodie avait essayé de les rejoindre.

Le courant l’avait projetée contre les marches.

Une profonde coupure s’était ouverte sur sa jambe.

Lucas avait réussi à retenir le haut de son vêtement depuis la fenêtre.

Un voisin en barque était arrivé quelques minutes plus tard.

Il avait réussi à récupérer la mère et l’enfant.

Mais pas à franchir la clôture immergée vers la remise.

Lucas avait crié le nom de Nina jusqu’à ce que la barque les éloigne.

Plus tard, Élodie avait été conduite vers un centre de soins à cause de sa blessure.

Son téléphone, son portefeuille et les papiers de Nina étaient restés dans la maison.

Toute la matinée, Lucas avait demandé à chaque adulte qui passait :

— Quelqu’un est retourné chercher la chienne ?

La lampe cassée qu’il tenait était identique à celle que j’avais vue sortir de la remise.

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