Elle avait sauvé cinq chiots de la crue… mais refusait encore de monter dans le bateau

Lucas avait écrit l’initiale de son prénom dessus.

La perle jaune du collier avait elle aussi une histoire.

Elle venait d’un petit bracelet que Lucas utilisait pour compter.

Il faisait glisser une perle à chaque museau.

Un jour, Nina avait mâchouillé l’extrémité du cordon.

Une perle s’était détachée.

Lucas l’avait nouée à son collier.

Cette nuit-là, elle avait frappé contre la mâchoire de Nina à chacun de ses six voyages.

Après avoir entendu Lucas, tout ce que nous avions vu dans l’eau prenait un autre sens.

Moka avait été sauvé en premier parce qu’il dormait toujours en bordure de la portée.

C’était lui qui se refroidissait le plus vite.

Les autres chiots avaient été emportés selon leur position habituelle.

Le dernier, le petit gris bleuté, dormait dans le coin le plus protégé.

L’eau l’avait atteint plus tard.

Nina n’avait donc pas choisi au hasard.

Elle avait vidé son nid depuis l’endroit le plus exposé vers le fond.

Elle changeait aussi d’itinéraire à chaque passage.

Le côté calme de la barque.

Le poteau.

La planche flottante.

Le courant derrière les débris.

Quand une route disparaissait, elle en trouvait une autre.

Son instinct lui disait de protéger des petits.

Mais les gestes appris avec Lucas semblaient lui avoir donné une méthode.

Chercher celui qui risquait le plus.

Le transporter.

Toucher son museau.

Revenir.

Changer de passage si nécessaire.

S’arrêter seulement après six réponses familières.

Pendant les jours suivants, Lucas venait matin et soir.

À chaque visite, il recommençait.

Moka.

Un.

Puis deux.

Trois.

Quatre.

Cinq.

Six.

Nina suivait son doigt.

Parfois, elle allait trop vite et touchait elle-même le prochain chiot avant lui.

Lucas riait.

— Pas de triche.

Alors Nina attendait.

Quelques jours plus tard, Moka a cessé de téter.

Il tournait la tête lorsque nous lui présentions le biberon.

Un petit bruit humide apparaissait dans sa respiration.

Les examens ont montré qu’il avait probablement avalé de l’eau pendant l’inondation.

Son état s’est dégradé rapidement.

Nous l’avons placé sous oxygène.

Lucas s’est assis dans le couloir.

Nina, elle, a refusé de quitter la porte.

Ses cinq propres chiots l’attendaient dans la pièce voisine.

Elle restait pourtant couchée devant le passage, le museau collé sous la porte.

Cette nuit-là, la respiration de Moka s’est aggravée.

Hélène a finalement laissé entrer Nina.

Elle a marché jusqu’au chiot.

S’est couchée près du tapis chauffant.

Puis elle a courbé son corps autour de lui.

Moka a rampé de quelques centimètres.

Il a posé le visage contre la tache blanche sur son poitrail.

Nina n’a pas bougé.

Au matin, sa température avait légèrement remonté.

Il a accepté un peu de lait.

Quand Lucas est arrivé, il est allé directement vers lui.

Son doigt a touché le museau noir.

— Un.

Moka a ouvert la bouche et essayé de téter son doigt.

Lucas est resté immobile une seconde.

Puis il a continué.

Deux.

Trois.

Quatre.

Cinq.

Six.

Moka a récupéré lentement.

Il restait plus fragile.

Se fatiguait avant les autres.

Mais il a commencé à reprendre du poids.

Après chaque repas, Nina le ramenait au milieu de la portée.

Les cinq autres chiots ont ensuite été adoptés par des familles des environs.

Élodie et Lucas ont rencontré chacune d’elles.

La petite grise et blanche est partie vivre chez Madeleine.

Moka, lui, devait rester.

Élodie hésitait.

Elle pouvait assumer Nina.

Un deuxième chien représentait des dépenses supplémentaires.

Lucas ne protesta pas.

Il remit Moka sur sa couverture et quitta le cabinet les mains dans les poches.

Le lendemain matin, une enveloppe était glissée sous notre porte.

À l’intérieur :

plusieurs mois de nourriture pour chiot,

un bon permettant de financer ses premiers soins,

et une phrase écrite à la main.

« Le premier qu’elle a sauvé ne devrait pas devenir le premier qu’elle perd. »

Pas de nom.

Personne ne réclama jamais le geste.

Élodie ramena Moka chez elle.

Nina entra d’abord dans leur logement provisoire.

Elle inspecta la cuisine.

La chambre.

Le dessous du lit pliant de Lucas.

Le coin près de la fenêtre.

Puis elle revint à la porte.

Elle attendit.

Lucas entra avec Moka dans les bras.

Nina toucha le petit museau noir.

Alors seulement, elle se coucha.

Un an plus tard, la famille s’installa dans une petite maison construite sur un terrain plus haut.

Nina choisit immédiatement sa place préférée près de la porte d’entrée.

De là, elle pouvait surveiller le chemin et voir Lucas rentrer de l’école.

Moka devint un jeune chien noir aux longues pattes, avec une petite tache blanche sous le menton.

Il n’a jamais aimé l’eau.

Lucas, lui, a appris à la respecter.

Pendant ses vacances, il suivit une formation de sécurité aquatique adaptée aux jeunes.

Julien lui apprit à lancer une corde, à observer un courant et à ne jamais entrer dans l’eau pour un animal sans sécurité.

Une fois par mois, Lucas passait également au cabinet pour nous aider à préparer des sacs destinés aux interventions.

Des serviettes.

Des couvertures.

Des gamelles pliables.

Des compresses.

Des laisses.

Des poches chauffantes.

Et, dans chacun des sacs, Lucas glissait un petit bracelet jaune.

Avec six perles.

— Toutes les portées n’ont pas six chiots, lui ai-je rappelé la première fois.

Il a hoché la tête.

— Je sais.

Puis il a fermé le sac.

— Les six, c’est pour se souvenir.

Un an jour pour jour après l’inondation, plusieurs familles se sont retrouvées près de l’ancien terrain d’Élodie.

La maison n’existait plus.

La remise non plus.

Des herbes avaient poussé à l’endroit où les murs s’étaient effondrés.

Nina s’est arrêtée près du bord du ruisseau.

Ses pattes se sont écartées légèrement sur la terre humide.

Ses oreilles se sont dirigées vers l’eau.

Moka a voulu avancer.

Nina a placé son épaule devant lui.

Lucas a attaché les deux chiens avec de longues laisses.

— Personne ne nage aujourd’hui.

Nina a regardé l’eau.

Puis Lucas.

Madeleine est arrivée avec la petite chienne grise et blanche qu’elle avait adoptée.

Peu après, les quatre autres familles sont apparues.

Les chiots étaient devenus de jeunes chiens.

La femelle fauve.

Le mâle marron et blanc.

Le beige.

Le gris bleuté avec sa ligne blanche.

Nina s’est levée.

Ses cinq petits biologiques l’ont entourée.

Moka est resté contre son épaule.

Lucas s’est placé devant eux.

Son doigt a touché le museau noir.

— Un.

La femelle fauve.

— Deux.

Le marron et blanc.

— Trois.

La grise et blanche.

— Quatre.

Le beige.

— Cinq.

Le gris bleuté.

— Six.

Nina a suivi sa main.

Un museau après l’autre.

Lorsqu’elle est arrivée au dernier, elle est revenue vers Moka.

Elle a posé doucement son museau sur le sommet de sa tête.

Personne n’a demandé si elle se souvenait de la nuit de la crue.

Personne n’en avait besoin.

Aujourd’hui encore, chaque soir, Nina quitte sa place près de la porte et fait le tour de la maison.

Elle regarde dans la chambre de Lucas.

Passe près du fauteuil d’Élodie.

Vérifie le panier de Moka.

Regarde sous la table.

Quand tout le monde est là, elle retourne près de la porte.

Moka vient se coucher à côté d’elle.

Lucas touche d’abord son museau noir.

Puis celui de Nina.

La lumière s’éteint.

Et seulement à ce moment-là, Nina ferme les yeux.

Six museaux.

Une famille.

Personne ne manque.

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