Alors je l’ai appelé Vingt-Neuf.
Pas parce qu’il était le vingt-neuvième chien.
Parce que vingt-neuf, c’était le nombre d’autres chiens qu’il avait refusé de laisser derrière lui.
Les gens trouvent parfois ce nom étrange.
Moi, je ne pourrais plus l’appeler autrement.
Cela fait maintenant deux ans.
Vingt-Neuf dort presque chaque nuit à côté de mon lit.
Toujours du côté de mon mauvais genou.
J’aime penser qu’il le fait exprès.
Je n’en ai évidemment aucune preuve.
Mon genou ne m’a jamais permis de reprendre les longues tournées.
J’ai essayé pendant quelques mois de croire que je retournerais conduire.
Puis j’ai accepté que cette partie de ma vie était terminée.
Alors je me suis mis à aider autrement.
Quelques jours par mois, je donne un coup de main dans un refuge de ma région.
Nettoyage.
Promenades.
Transports courts.
Accueil des nouveaux chiens.
Vingt-Neuf vient parfois avec moi.
Et quelque chose d’étrange s’est produit.
Nous recevons régulièrement des chiens complètement terrorisés.
Certains restent au fond de leur cage.
Ils refusent de manger si quelqu’un les regarde.
Ils tremblent dès qu’une porte s’ouvre.
La première fois, une bénévole m’a demandé :
— Tu peux laisser Vingt-Neuf dans le couloir quelques minutes ?
Je l’ai attaché à quelques mètres d’une cage.
Il s’est couché.
Il n’a rien fait.
Pas d’aboiement.
Pas de tentative pour approcher.
Il est resté là.
Au bout de quelques minutes, le chien dans la cage s’est avancé.
Puis encore un peu.
Il a fini par sortir.
Nous avons recommencé une autre fois.
Même résultat.
Puis une troisième.
Je ne vais pas vous raconter que Vingt-Neuf possède un pouvoir mystérieux.
Il n’en a pas.
C’est un chien.
Il aime voler les chaussettes.
Il ronfle.
Il déteste qu’on déplace son panier.
Il mendie quand quelqu’un ouvre un paquet de biscuits.
Et il peut rester dix minutes devant une porte ouverte à réfléchir avant de sortir lorsqu’il pleut.
Mais avec les chiens nerveux, il a une patience incroyable.
Il s’assoit.
Il attend.
Et souvent, l’autre finit par le rejoindre.
Comme s’il n’aimait toujours pas voir quelqu’un rester seul derrière une porte.
On me demande parfois :
— Tu crois qu’il savait ce qu’il faisait sur l’autoroute ?
Je réponds toujours la même chose.
Je ne sais pas.
Je ne veux pas inventer une pensée humaine dans la tête d’un animal.
Je sais seulement qu’un chien sans nom a trouvé une sortie alors que vingt-neuf autres étaient encore enfermés.
Et qu’au lieu de partir, il s’est retourné.
Il a tiré sur la tôle jusqu’à agrandir le passage.
Il est resté près de cette ouverture pendant que les autres sortaient.
Et lorsqu’il en manquait encore un, il est retourné dans le noir.
Voilà les faits.
Le reste appartient à chacun.
Ce qui me touche le plus n’est même plus l’incendie.
Ce n’est pas le camion.
Ce n’est pas le métal qu’il a tiré avec ses dents.
C’est sa fiche.
Je l’ai gardée.
Elle est aujourd’hui dans un tiroir de mon bureau.
Une feuille toute simple.
Quelques lignes.
Âge estimé : trois ans.
Mâle.
Trouvé errant.
Historique : inconnu.
Nom : aucun.
Chaque fois que je la relis, je pense à cette journée.
Cet animal n’avait personne qui l’attendait.
Aucune famille ne surveillait son trajet.
Personne n’avait préparé un panier pour lui.
Personne ne connaissait ses habitudes.
Il traversait la France parce qu’un refuge avait enfin trouvé une place pour lui quelque part.
Et ce chien sans maison s’est comporté, pendant quatre-vingt-dix secondes, comme si aucun des vingt-neuf autres ne devait être laissé derrière.
Ironie de l’histoire, ce jour-là lui a finalement donné ce qu’il n’avait jamais eu.
Une maison.
La sienne.
Aujourd’hui, l’entaille sur son oreille est toujours visible.
Sa dent réparée est un peu différente des autres.
Quand il dort profondément, il bouge parfois les pattes comme s’il courait.
Je me demande alors ce qu’il voit dans ses rêves.
Je ne veux pas imaginer l’autoroute.
Je préfère croire qu’il court quelque part sans camion, sans cage et sans fumée.
Puis il ouvre les yeux.
Il me regarde.
Et il se rendort.
Du côté de mon mauvais genou.
Ce matin-là, trente chiens sont sortis d’un camion accidenté.
Vingt-neuf ont traversé une ouverture dans la tôle.
Le trentième était celui qui l’avait agrandie.
Et celui qui était monté dans mon camion sans même avoir de nom est aujourd’hui allongé dans ma chambre, dans une maison où plus personne ne l’appellera jamais numéro 17.






