Le motard tatoué que j’interdisais à mon fils sourd d’approcher a posé sa main sur une moto… puis mon garçon a dessiné « sa voix ».
— Maman, pourquoi tu ne veux jamais que j’aille près de chez Gérard ?
Mon fils me regardait droit dans les yeux, les mains déjà prêtes à signer la réponse qu’il espérait.
Je n’en avais aucune qui ne me fasse pas honte.
Parce que Gérard pesait probablement cent vingt kilos.
Parce qu’il avait le crâne rasé, une barbe grise qui lui descendait presque sur la poitrine et des tatouages jusque sur les doigts.
Parce qu’il portait souvent un blouson de cuir couvert d’écussons.
Parce qu’une énorme moto noire dormait devant son garage.
Et surtout parce que, quand j’avais vu cet homme emménager dans la petite maison mitoyenne de la nôtre, j’avais pensé exactement ce que je reproche aujourd’hui aux autres de penser trop vite :
Cet homme-là, je préfère que mon fils s’en éloigne.
Je m’appelle Claire.
J’ai trente-six ans et j’élève seule mon fils, Théo, dans une petite maison en location à la périphérie de Valence.
Deux chambres.
Une cuisine qui aurait bien besoin d’être refaite.
Un jardinet où poussent davantage de pissenlits que de gazon.
Et des voisins assez proches pour savoir quand vous faites brûler le gratin du dimanche.
Théo a neuf ans.
Il est sourd profond de naissance.
Il n’a jamais entendu ma voix.
Jamais entendu une chanson.
Jamais entendu la pluie contre les volets, le claquement d’une porte, les cloches d’une église, un chien qui aboie ou les cigales pendant les vacances.
Il n’a jamais entendu son propre rire.
Quand il rit, il le sent.
Quand je ris, il me regarde.
C’est comme ça que nous avons appris à vivre.
Théo parle avec ses mains, son visage, ses épaules, ses yeux.
Il pratique la langue des signes depuis qu’il est tout petit.
Moi aussi.
Enfin… moi, j’essaie encore de suivre.
À neuf ans, il corrige déjà mes fautes avec cette expression légèrement désespérée que tous les enfants finissent un jour par réserver à leurs parents.
Il est malin.
Drôle.
Observateur à un point presque gênant.
Vous pouvez déplacer un vase de cinq centimètres dans le salon, il le remarquera avant même d’avoir retiré ses chaussures.
Mais il est aussi souvent seul.
Il fréquente une petite école où les enfants sourds et entendants sont mélangés.
Sur le papier, c’est formidable.
Dans la réalité, il reste parfois le seul enfant de la cour à ne pas comprendre pourquoi tout le monde se retourne brusquement.
Le seul à ne pas entendre une plaisanterie lancée dans son dos.
Le seul à devoir toucher l’épaule de quelqu’un pour entrer dans une conversation.
On peut être entouré de vingt personnes et se sentir quand même à l’extérieur.
Ça, j’ai mis du temps à le comprendre.
Gérard est arrivé chez nous au printemps dernier.
Cinquante-huit ans.
Ancien mécanicien industriel, toujours en activité dans un atelier d’engins de chantier.
Des mains énormes.
Des cicatrices sur les phalanges.
Une démarche lourde.
Et cette moto.
Une grosse routière noire, basse, massive, avec un moteur qui faisait vibrer les vitres de ma cuisine lorsqu’il rentrait le soir.
La première semaine, j’ai râlé.
La deuxième, j’ai fermé plus souvent les fenêtres.
Et pendant quinze jours, j’ai interdit à Théo de jouer devant la maison.
Je lui disais que c’était à cause des voitures.
C’était faux.
J’avais peur de Gérard.
Pas parce qu’il m’avait parlé sèchement.
Pas parce qu’il avait fait quoi que ce soit.
Il disait bonjour.
Sortait ses poubelles.
Ramassait les prospectus qui s’envolaient parfois devant chez moi.
Une fois, il avait même remis mon bac de tri debout après une bourrasque.
Non.
J’avais peur uniquement parce qu’il ressemblait à quelqu’un dont on m’avait appris, sans jamais vraiment me l’expliquer, qu’il fallait se méfier.
Puis un samedi après-midi, tout a basculé.
J’étais installée devant la maison avec un café lorsque Gérard est arrivé sur sa moto.
Théo jouait avec un ballon.
Je n’ai pas entendu quelque chose d’inhabituel.
Lui a ressenti quelque chose.
Il s’est immobilisé.
Le ballon a roulé tout seul jusqu’au trottoir.
Théo a regardé ses chaussures.
Puis la route.
Puis la moto.
Le moteur tournait encore.
Et je l’ai vu froncer les sourcils.
Comme s’il essayait de comprendre ce qui remontait du sol jusque dans ses jambes.
Gérard a garé la moto devant son garage.
Théo n’a pas bougé.
Ses yeux étaient fixés dessus.
Jamais je ne l’avais vu regarder un objet comme ça.
Pas même les vitrines de jouets à Noël.
Gérard a coupé le moteur.
Théo a aussitôt regardé ses pieds.
Puis la moto.
Puis ses pieds encore.
Il venait de comprendre.
La vibration avait disparu en même temps que le moteur.
Alors il a commencé à marcher.
Doucement.
Il a traversé notre pelouse.
J’ai fait de grands signes.
— Théo ! Reste ici !
Évidemment, lui tournait le dos.
Il n’a rien vu.
Il a continué jusqu’à la limite de l’allée de Gérard.
Je me suis levée d’un bond.
Gérard venait de descendre de la moto.
Il a aperçu mon fils.
Puis moi.
Je me suis précipitée vers eux.
— Excusez-moi. Il est sourd. Il n’a pas forcément compris qu’il ne devait pas venir ici.
Gérard m’a regardée.
Puis il a regardé Théo.
— Il ne dérange pas.
Sa voix était étonnamment douce.
Il a désigné la moto.
— Il veut la toucher ?
J’ai dû avoir l’air complètement stupide.
— Pardon ?
— La moto. Est-ce qu’il peut la toucher ?
Je regardais encore les tatouages sur ses mains.
Puis mon fils.
Théo fixait le réservoir avec une fascination totale.
— Oui… enfin… si ce n’est pas dangereux.
Gérard s’est accroupi.
Et là, j’ai cru avoir mal vu.
Il a levé ses mains.
Puis il a signé.
Mal.
Lentement.
Avec un accent gestuel assez approximatif.
Mais il a signé.
Bonjour. Je m’appelle Gérard.
Théo a ouvert des yeux immenses.
Il s’est immédiatement redressé.
Bonjour. Moi, Théo. J’ai neuf ans.
Gérard a souri.
Il a montré la moto.
Puis il a signé :
Tu veux sentir la musique ?
Théo n’a pas compris.
Moi non plus.
Gérard a recommencé autrement.
Il a montré son oreille.
Fait non de la tête.
Puis il a posé sa main sur le réservoir et agité les doigts comme pour imiter une vibration.
Théo a compris avant moi.
Son visage s’est illuminé.
Oui.
Puis, très sérieusement :
S’il vous plaît.
Gérard s’est relevé.
Il s’est approché de la moto et a posé sa grande paume tatouée sur le réservoir.
Puis il a fait signe à Théo de venir.
Mon fils m’a regardée.
Une seconde.
Juste une.
Je savais ce qu’il me demandait.
J’ai signé :
Vas-y.
Théo s’est avancé.
Gérard a pris doucement son petit poignet.
Il a posé la main de mon fils à plat sur le métal.
Puis il s’est installé sur la selle.
Il a levé un doigt.
Attends.
Il a mis le moteur en marche.
J’ai senti la vibration jusque dans ma poitrine.
Théo, lui, l’a reçue directement dans la paume.
Et son visage a changé.
Je pourrais passer des heures à chercher les bons mots.
Je ne les trouverais probablement jamais.
Ce n’était pas seulement de la joie.
Ce n’était pas seulement de la surprise.
C’était comme s’il venait de découvrir une porte dans un mur qu’il croyait fermé depuis toujours.
Sa bouche s’est entrouverte.
Ses yeux se sont fermés.
Et sa petite main s’est appuyée plus fort sur le réservoir.
Gérard a laissé tourner le moteur.
Trente secondes.
Peut-être quarante.
Puis il a légèrement accéléré.
Théo a sursauté.
Gérard s’est aussitôt arrêté.
Mais Théo a secoué vivement la tête.
Encore.
Alors Gérard a recommencé.
Cette fois, Théo a souri.
Un sourire énorme.
Quand le moteur s’est arrêté, mon fils n’a pas retiré sa main.
Il est resté comme ça.
Immobile.
À sentir le métal qui cessait progressivement de vibrer.
Comme quelqu’un qui écoute les dernières notes d’une chanson disparaître.
Puis il a regardé Gérard.
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