Le motard tatoué posa la main de mon fils sourd sur sa moto… sa réaction m’a bouleversée

Merci.

Il a attendu.

Et il a ajouté :

Demain ?

Gérard a souri.

Demain.

Je pensais qu’il disait ça pour lui faire plaisir.

Je me trompais.

Le lendemain, à 16 h 30, Théo était devant la fenêtre.

Gérard est sorti.

Il avait déplacé sa moto au milieu de l’allée.

Il a fait signe.

Théo a couru.

Main sur le réservoir.

Moteur.

Vibration.

Silence.

Trois minutes.

Pas davantage.

Le lundi, pareil.

Le mardi aussi.

Puis le mercredi.

Et le jeudi.

Au bout d’une semaine, c’était devenu un rituel.

Gérard rentrait de son atelier vers 16 h 15.

Il entrait chez lui.

Se changeait.

Puis ressortait quelques minutes plus tard.

À 16 h 30 exactement, notre porte s’ouvrait.

Théo traversait le jardin.

Il s’arrêtait toujours à la limite de l’allée.

Gérard signait :

Prêt ?

Théo répondait :

Prêt.

Alors il posait sa main sur le réservoir.

Une minute de moteur.

Parfois deux.

Puis Gérard coupait le contact.

Merci.

Avec plaisir.

Et Théo rentrait.

Chaque jour.

Pendant des mois.

Quand il pleuvait, Gérard mettait la moto sous l’avancée de son garage.

Quand il faisait froid, Théo mettait ses gants et en retirait un au dernier moment.

Un soir de décembre, Gérard avait de la fièvre.

Je ne le savais pas.

À 16 h 30, je vis pourtant sa porte s’ouvrir.

Il sortit en pantalon de pyjama sous un vieux manteau.

— Gérard ! Mais qu’est-ce que vous faites ?

— J’ai promis.

— Vous êtes malade !

Il haussa les épaules.

— Trois minutes.

Théo posa sa main.

Le moteur démarra.

Une minute plus tard, Gérard retourna se coucher.

Le lendemain, je lui apportai une soupe maison.

Pas fameuse, la soupe.

Il l’a mangée quand même.

Quelques semaines plus tard, je lui demandai si Théo n’abusait pas.

— Vous travaillez toute la journée. Vous avez peut-être envie d’être tranquille parfois.

Gérard me regarda comme si je venais de dire quelque chose d’absurde.

— Claire.

Il hésita.

— Ce gosse, c’est le meilleur moment de ma journée.

Il regarda sa moto.

— Ne m’enlevez pas ça.

Je n’en ai plus jamais parlé.

Entre eux, quelque chose grandissait.

Théo apprenait de nouveaux signes à Gérard.

Gérard lui apprenait le nom des pièces mécaniques.

Piston.

Soupape.

Embrayage.

Chaîne.

Cylindre.

Théo adorait ça.

À table, il me racontait des choses sur les moteurs dont je ne comprenais absolument rien.

À cinquante-huit ans, Gérard redevenait élève.

À neuf ans, mon fils devenait professeur.

J’observais ça depuis ma fenêtre.

Et plus je les regardais, plus j’avais honte des deux premières semaines.

Puis il y eut le dessin.

Un jeudi de novembre, Théo est rentré de l’école en courant.

Son sac était entrouvert.

Une feuille dépassait.

Il a jeté ses chaussures dans l’entrée, abandonné son manteau sur une chaise et sorti immédiatement son dessin.

Maman. Regarde.

C’était une feuille épaisse.

Au centre, il avait dessiné un grand rectangle noir légèrement arrondi.

Autour, des lignes ondulées.

J’ai immédiatement reconnu le réservoir de la moto.

En dessous, l’institutrice avait demandé aux enfants d’écrire une phrase.

L’exercice du jour était simple :

Dessinez votre son préféré.

Les autres enfants avaient dessiné des oiseaux.

Une chanson.

La voix d’un grand-père.

Le ronronnement d’un chat.

La cloche d’un vélo.

Théo avait dessiné un réservoir de moto.

Et sous le dessin, dans son écriture appliquée, il avait écrit quatre mots :

LA VOIX DE MON AMI.

Je suis restée debout dans la cuisine.

La feuille entre les mains.

J’ai senti ma gorge se serrer.

Théo me regardait.

J’ai tourné la tête quelques secondes parce que je ne voulais pas qu’il voie immédiatement mes larmes.

Puis je lui ai signé :

C’est magnifique.

Je lui ai demandé :

C’est la voix de qui ?

Il m’a regardée comme si la réponse était évidente.

Gérard.

Puis il a montré le dessin.

La moto.

Et il a signé très lentement :

C’est la seule voix que je peux sentir.

J’ai craqué.

Je me suis assise.

Théo s’est approché.

Il ne comprenait pas pourquoi je pleurais.

Alors je lui ai expliqué :

Je pleure parce que je suis heureuse.

Il a réfléchi.

Puis il m’a demandé :

On peut montrer à Gérard ?

À 16 h 30, nous étions tous les deux devant la maison.

Gérard attendait près de la moto.

Théo n’a pas couru comme d’habitude.

Il tenait son dessin roulé entre ses mains.

Il s’est approché.

Gérard. J’ai fait ça pour toi.

Il a déroulé la feuille.

Gérard s’est penché.

Il a regardé le dessin.

Puis les quatre mots.

LA VOIX DE MON AMI.

Il n’a pas bougé.

Au début, j’ai cru qu’il n’avait pas compris.

Puis ses épaules ont tremblé.

Sa main est montée jusqu’à son visage.

Il s’est retourné.

Juste quelques secondes.

Quand il nous a fait face de nouveau, ses yeux étaient rouges.

Il a signé :

Théo. C’est le plus beau cadeau qu’on m’ait jamais fait.

Théo a répondu :

Tu peux le garder.

Gérard a demandé :

Tu es sûr ?

Oui. Je l’ai fait pour toi.

Alors cet homme gigantesque, que j’avais autrefois peur de croiser seule devant ma maison, a pris une feuille de papier avec la délicatesse de quelqu’un qui porterait un objet en verre.

Il s’est assis sur le petit muret.

Le dessin sur les genoux.

Et il a pleuré.

Sans chercher à le cacher.

Théo s’est assis à côté de lui.

Aucun des deux n’a parlé.

Aucun des deux n’en avait besoin.

Quelques minutes plus tard, Gérard s’est levé.

La routine a repris.

Main.

Réservoir.

Moteur.

Vibration.

Puis silence.

Avant que Théo reparte, Gérard lui a montré le dessin.

Puis il a posé la main sur son cœur.

Je vais garder ça ici.

Théo a souri.

Il a posé sa propre main sur sa poitrine.

Moi aussi.

Je pensais connaître toute l’histoire.

Je me trompais encore.

Deux semaines plus tard, Théo était invité chez un camarade.

Gérard m’a proposé un café.

J’ai accepté.

C’était la première fois que j’entrais chez lui.

Son intérieur ne ressemblait pas du tout à ce que j’avais imaginé.

Des meubles anciens.

Une horloge qui venait de sa mère.

Des photos jaunies.

Une vieille cafetière.

Sur une étagère, une petite boîte en bois.

Gérard a vu que je la regardais.

Il s’est assis.

Puis il a dit :

— J’ai eu une fille.

Je me suis tue.

— Elle s’appelait Élodie.

Il posa sa tasse.

— Elle était sourde.

Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire

Retour en haut