Il ouvre son garage après dix mois de mensonges… et retrouve la moto qu’il avait sacrifiée pour sa femme

J’ai vendu en secret la moto de ma vie pour sauver ma femme… dix mois plus tard, elle était revenue dans mon garage

— Bernard… elle est où, la moto ?

J’ai continué à essuyer mon verre comme si je n’avais pas entendu.

Monique était assise à la table de la cuisine, un foulard noué autour du crâne, une tasse de tisane refroidie devant elle. Elle sortait de sa troisième séance de chimiothérapie et elle avait ce regard que je connaissais depuis trente-six ans.

Le regard qui disait : Ne me raconte pas de salades.

— Chez le mécano, ai-je répondu. Le carburateur déconne encore.

Elle m’a observé quelques secondes.

Puis elle a simplement dit :

— Ah bon.

Et elle n’en a plus parlé ce soir-là.

Ce qu’elle ignorait, c’est que ma moto n’était chez aucun mécanicien.

Je l’avais vendue six heures plus tôt.

Treize mille euros.

Vingt-sept années de ma vie contre un virement destiné à régler ce que notre mutuelle, nos économies et les prises en charge ne suffisaient plus à absorber : déplacements répétés vers le centre de soins, consultations spécialisées, soins complémentaires, frais de séjour près de l’hôpital, dépassements, matériel pour la maison et tout ce qui s’accumule autour d’une maladie grave sans jamais demander la permission.

Je m’appelle Bernard Lemaire.

J’avais soixante-trois ans à l’époque.

J’habite près de Clermont-Ferrand, dans une petite commune où l’on entend encore les cloches de l’église à midi et où le boulanger connaît votre commande avant que vous ouvriez la bouche.

Pendant trente-huit ans, j’ai été chauffeur routier.

Du frais, principalement.

Des nuits sur l’autoroute, des cafés tièdes à quatre heures du matin, des départs le dimanche soir pendant que les voisins fermaient leurs volets.

J’ai traversé la France plus de fois que je ne saurais les compter.

Mais le dimanche matin, quand j’étais à la maison, je ne prenais jamais le camion.

Je prenais ma moto.

Une grosse américaine de 1996, achetée neuve avec toutes mes économies.

Moteur d’origine.

Sacoches en cuir.

Réservoir repeint par mes soins en noir mat parce que, selon moi, le brillant, c’était bon pour ceux qui passaient plus de temps à astiquer leur machine qu’à rouler avec.

Je l’avais surnommée Madeleine.

Pourquoi Madeleine ?

Aucune idée.

Monique avait commencé à l’appeler comme ça un dimanche de 1997, et le nom était resté.

Monique, justement.

Soixante et un ans quand tout a commencé.

Trente-six ans de mariage.

Deux filles adultes, Claire et Élodie.

Trois petits-enfants qui débarquaient chez nous avec des chaussures pleines de boue, vidaient le placard à biscuits et repartaient en laissant des dessins sur le frigo.

Monique avait travaillé presque trente ans dans la bibliothèque d’un collège.

Elle connaissait les habitudes de lecture de trois générations d’élèves.

Elle savait quels enfants prétendaient venir rendre un livre alors qu’ils avaient surtout besoin de parler à un adulte.

Elle pouvait vous citer Prévert, râler contre les séries télé modernes et pleurer devant une vieille chanson de Michel Delpech.

Nous étions partis à la retraite presque en même temps.

Pour la première fois depuis notre mariage, nous avions du temps.

Du vrai temps.

Nous avions même collé une feuille à l’intérieur d’un placard de cuisine.

En haut, Monique avait écrit au feutre :

NOS CINQ ANNÉES DE LIBERTÉ.

Dessous, quinze balades à moto.

Le Vercors.

Les Cévennes.

Le plateau de l’Aubrac.

La côte basque.

Les châteaux de la Loire.

La route des Alpes.

La Bretagne, “mais seulement s’il ne pleut pas”, avait ajouté Monique.

J’avais écrit en dessous :

“Donc jamais.”

Elle m’avait donné un coup de torchon.

Deux mois après notre départ à la retraite, elle a trouvé une grosseur.

Trois semaines plus tard, nous étions assis dans le bureau d’une oncologue.

Je me souviens de l’heure.

14 h 40.

Je me souviens du bruit d’un chariot dans le couloir.

Je me souviens surtout de la main de Monique dans la mienne.

— C’est un cancer du sein localement avancé, nous a expliqué la médecin.

Monique a serré mes doigts.

Je les ai serrés en retour.

Nous n’avons pas pleuré.

Pas là.

Nous avons attendu d’être dans la voiture.

J’ai démarré.

J’ai roulé jusqu’au premier rond-point.

Puis Monique a dit :

— Bernard, arrête-toi.

Je me suis garé près d’un magasin fermé.

Et là, à soixante-trois ans, après avoir enterré mes parents, perdu des copains de route et vu mes filles quitter la maison, j’ai pleuré comme un gosse.

Monique aussi.

Ensuite, nous sommes rentrés.

Le traitement devait être lourd.

Opération.

Chimiothérapie.

Radiothérapie.

Puis reconstruction.

Sur le papier, une grande partie était prise en charge.

Heureusement.

Mais ceux qui ont accompagné un proche malade savent qu’entre ce qui est écrit sur les formulaires et ce que coûte réellement une année de maladie à une famille, il existe tout un monde.

Les kilomètres.

Les nuits près du centre lorsque Monique était trop faible pour rentrer.

Les consultations hors parcours classique.

Certains honoraires.

Des équipements pour faciliter son quotidien.

Les soins de bouche.

Les perruques.

Les vêtements adaptés après l’opération.

Les repas pris dehors parce qu’on sort de l’hôpital à quinze heures sans avoir mangé.

Les taxis quand je ne pouvais pas conduire.

Et puis notre vieille chaudière a décidé de mourir en plein hiver.

Évidemment.

Les économies sont parties plus vite que prévu.

Trente-huit mille euros mis de côté en quarante ans.

Pas pour devenir riches.

Juste pour ne pas finir à compter les centimes.

À l’automne, il ne restait presque plus rien.

Je pouvais toucher davantage à notre épargne retraite.

Mais je savais que derrière, il nous resterait encore peut-être vingt ans à vivre.

Du moins, je voulais y croire.

Je pouvais vendre notre voiture.

Impossible.

Nous en avions besoin pour les soins.

La maison ?

Hors de question.

Restait Madeleine.

Ma moto.

Je l’avais achetée le 12 juillet 1996.

J’avais trente-cinq ans.

Claire en avait quatre.

Monique était enceinte d’Élodie jusqu’aux yeux.

À cette époque-là, nous habitions dans un pavillon loué à Issoire.

Je rêvais d’une grosse moto depuis mes dix-neuf ans.

Mais il y avait toujours quelque chose avant.

Le loyer.

Les couches.

La voiture.

Les vacances des filles.

Une machine à laver qui rendait l’âme.

La vie, quoi.

Un soir, Monique m’avait dit :

— Bernard, tu mets de l’argent de côté pendant un an. Si tu arrives au bout, tu te l’achètes.

— Et si on a besoin de l’argent ?

— On a toujours besoin d’argent. Si tu attends le moment où on n’en aura plus besoin, tu achèteras ta moto à quatre-vingt-dix ans.

J’ai économisé quatorze mois.

Le jour où je l’ai achetée, il pleuvait.

Évidemment.

Je suis rentré trempé.

Monique m’attendait devant la maison, enceinte de huit mois.

Elle est descendue dans l’allée malgré la pluie.

Elle a posé ses deux mains sur le réservoir.

Puis elle m’a dit :

— Celle-là, elle est à toi. Tu l’as gagnée. Ne laisse personne te l’enlever.

Trois semaines plus tard, Élodie naissait.

Au fil des années, cette moto est devenue un album de famille sans photos.

C’est sur elle que j’ai emmené Monique pour notre vingtième anniversaire de mariage.

C’est avec elle que j’ai traversé les Alpes avec trois copains qui sont aujourd’hui tous grands-pères.

C’est avec elle que je suis allé à l’enterrement de mon père.

J’avais besoin de rouler seul avant de prononcer quelques mots devant son cercueil.

Elle m’a ramené chez moi quand je n’arrivais plus à réfléchir.

Elle était là quand Claire s’est mariée.

Elle était décorée de rubans blancs sur les photos.

Elle était là quand mon meilleur ami, Gérard, est mort brutalement à cinquante-neuf ans.

Nous avions roulé derrière son corbillard.

Douze motos.

Pas une accélération inutile.

Pas un mot.

Juste le bruit régulier des moteurs.

Je faisais partie depuis presque trente ans d’un groupe de motards du coin.

Pas un de ces clubs qu’on voit dans les films.

Chez nous, il y avait un ancien électricien, un plombier, un facteur à la retraite, deux artisans, un infirmier, un ancien militaire, un mécanicien agricole et même Patrick, qui avait travaillé toute sa vie aux impôts et qui se faisait charrier pour ça depuis 1998.

Nous nous appelions entre nous “les Frères de la Limagne”.

Un grand mot pour dire qu’on roulait ensemble, qu’on mangeait ensemble et qu’on répondait présent quand l’un de nous avait un problème.

Enfin…

Normalement.

Parce que mon problème, je ne leur ai rien dit.

Fin septembre, j’ai pris ma décision.

Je n’ai prévenu ni Monique, ni mes filles, ni les copains.

J’ai trouvé un acheteur à une cinquantaine de kilomètres.

Un homme de quarante-deux ans appelé Julien.

Il cherchait sa première grosse moto.

Il connaissait les anciennes mécaniques.

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